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Nicolas de Staël : Lettres 1926-1955

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dimanche 4 janvier 2015, par Igor Chirat

Antibes, janvier 1955

Cher Douglas,

Je vous réponds un peu plus sérieusement à votre lettre si gentille du 11 janvier.
Ce qui est important dans ce que vous dites, c’est que vous donnez un aspect de votre avis alors que la peinture, la vraie, tends toujours à tous les aspects, c’est à dire à l’impossible addition de l’instant présent, du passé et de l’avenir.
Les raisons pour lesquelles on aime ou l’on aime pas ma peinture m’importent peu parce que je fais quelque chose qui ne s’épluche pas, qui ne se démonte pas, qui vaut par ses accidents, que l’on accepte ou pas.
On fonctionne comme on peut. Et moi j’ai besoin pour me renouveler, pour me développer, de fonctionner toujours différemment d’une chose à l’autre, sans esthétique a priori.
On accorde fort, fin, très fin, valeurs directes, indirectes, ou l’envers de la valeur, ce qui importe c’est que ce soit juste. Cela toujours. Mais l’accès à ce juste, plus il est différent d’un tableau à l’autre, plus le chemin qui y mène paraît absurde, plus cela m’intéresse de le parcourir.
Impressionniste, je ne sais ce que cela veut dire parce que, depuis qu’on met des adjectifs dans des boîtes, la peinture s’en échappe de plus belle.
Trop près ou trop loin du sujet, je ne veux être systématiquement ni l’un ni l’autre, et avec cela l’obsession du rêve ou l’obsession directe, je ne sais ce qui vaut le mieux et je m’en fous tout compte fait, pourvu que cela s’équilibre comme cela peut, de préférence sans équilibre.
Le contact avec la toile je le perds à chaque instant et le retrouve et le perds...
Il le faut bien parce que je crois à l’accident, je ne peux avancer que d’accident en accident, dès que je sens une logique trop logique cela m’énerve et vais naturellement à l’illogisme.
Tout cela bien sûr n’est pas facile à dire, n’est pas facile à voir, il n’y a pas de vocabulaire et, si vous voulez, le système métrique de cela restera à inventer lorsque j’aurai fini de peindre.
(...)

Nicolas

Paris, fin juin 1954 (?)

Mon amour,

Plus un être est fort plus il a mal à toute force. Plus un être est sensible plus il a mal en toutes sensibilités. Je ne suis pas très fort ni très sensible mais j’ai mal atrocement loin de toi trop près. Merci de me parler mon amour.
J’ai essayé de travailler pour toi avant et après ton appel. Et puis lorsque la nuit tombe, c’est la lutte avec l’ange, l’ange c’est toi, l’ange noir, l’ange blanc, autant le ciel éclate de joie lorsque tu es près tout près de moi, autant la nuit se révolte et moi et toi dans cette nuit.
Je me suis couché très tôt.
Il est 2 heures, je n’ai pas dormi et tout le scandale dont tu as peur me remue comme si j’étais devenu subitement catholique et que le pape m’annonçait qu’il allait se marier.
Crois-moi mon amour, tes fils seront fiers de notre amour avant peu et t’aimeront que davantage, leur père aussi, ce ne sont pas des idiots tes enfants, je t’aime tant et c’est si simplement grave, ce sont tes enfants...

4 Messages de forum

  • Nicolas de Staël : Lettres 1926-1955 Le 5 janvier 2015 à 20:21

    Quelle vie mouvementée que celle de Nicolas de Staël ! me donne aussi envie de lire ses "lettres" !

    http://www.liberation.fr/livres/201...

  • Nicolas de Staël : Lettres 1926-1955 Le 1er février 2015 à 14:54 , par V.

    "...être artiste ce n’est pas compter, mais vivre comme l’arbre sans presser sa sève, attendre l’été, que l’été vient, mais qu’il faut avoir de la patience, de la patience(...)

    Vous auriez deux fois raison parce qu’en me disant chaque jour qu’il faut mûrir, être patient, qu’il faut laisser ma vie intérieure se développer naturellement, mes dessins sont hâtifs, impatients, souvent désespérés. J’ai peut-être deux fois tort.(...)

    Tout doit se passer en moi. C’est avec le besoin intérieur, intime, qu’il faut dessiner et ce n’est que comme cela que je ferai du bon dessin, de la bonne peinture."