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Dans la forêt, Jean Hegland

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mardi 2 mai 2017, par Stéphanie Covinhes

p. 40
Parfois, quand je suis assise là, elle arrête ses exercices et danse pour moi. Aujourd’hui, elle a commencé par le premier solo de Clara de Casse-noisette. C’est un adorable petit divertissement, rapide et enjoué, et je me souviens comme il avait enchanté les foules à Noël l’année où elle l’avait dansé.
Mais juste avant d’arriver au moment où Fritz est censé lui arracher le casse-noisette des mains, ses pas ont changé, et elle s’est mise à danser quelque chose que je n’avais jamais vu, une danse obsédante, dérangeante qu’elle a démarrée par une série d’arabesques lentes et songeuses pour se laisser tomber lourdement en seconde position, genoux tournés en dedans, pieds à plat. Puis, avec les pieds toujours écartés en seconde, elle s’est levée en pointe, ses jambes ouvertes la faisant paraître forte et grande de manière troublante. De là, elle s’est lancée dans une série de pirouettes rapides et rapprochées, et a fini à nouveau avec les talons écartés, les chevilles en dehors, les coudes dirigés vers le haut. Et à nouveau, elle s’est relevée en une arabesque parfaite.
Sa danse était si fascinante qu’à un moment, alors que je la regardais, je me suis surprise à penser que j’entendais la musique sur laquelle elle dansait, une musique discordante et dissonante, une musique faite de contrastes et de renversements rapides. Il y avait un sentiment de refoulement, d’attente en elle. Pourtant, bien qu’elle fût excessivement maîtrisée, on y décelait aussi l’expression déconcertante de quelque chose de primitif qui se soulevait, comme si une matière indomptée était libérée par ces chevilles en dehors et ces coudes de travers, par ces pirouettes nettes et ces sauts parfaits, comme si une nature sauvage en Eva, dont j’ignorais l’existence, luttait pour sortir.
J’étais gênée de la voir danser ainsi, …
p.130
Quand nous étions petites Eva et moi jouions aux jumelles que nous pensions que nous aurions dû être, puisque pendant trois jours, tous les ans, nous avions le même âge. Nous nous habillions de la même façon, adoptions des prénoms qui rimaient, étions les deux moitiés égales d’une seule chose.
Quand nous étions petites, Eva et moi formions comme une étoile binaire, chacune tournant en orbite autour d’un centre de gravité commun, chacune reflétant la lumière de l’autre. Nous nous réveillions le matin après avoir fait les mêmes rêves que nous avons fini par nous y attendre. Plus tard, nous avons eu nos règles en même temps, jusqu’à ce que le cycle d’Eva devienne irrégulier à cause de la danse. …
Mais à présent nous n’arrivons même pas à être d’accord sur ce qui sauvera nos vies.
p.286
Le bois brûle d’une flamme prudente. Je mordille un abricot sec, bois de la tisane d’armoise pour rêver, de pavot pour stopper les montées de lait. Je regarde le feu, j’écoute le brouillard, je songe plus que je n’écris. Ecrire dans ce carnet est devenu une vieille habitude. Je me demande si je ne vais pas m’en lasser avant d’être à court de papier. Je me demande si c’est encore de l’anglais que j’écris là.
Je suis juste un noyau, un grain, un bout de charbon de bois enfoncé dans un morceau de chair qui respire, qui écoute la pluie. Ma vie emplit cet endroit, elle n’est plus pauvre, ni perdue, ni volée, ni attend plus de commencer.
Je bois l’eau de la pluie et elle calme mon ancienne soif.
Ce n’est pas une période transitoire, ce n’est pas une fugue dissociative.
La lune décline jusqu’au plus infime croissant. Je suis envahie d’un sentiment de contentement.