« Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d’entendre ma mère dire Qu’est-ce qui fait le débile là ? Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J’étais déjà loin, je n’appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j’ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l’odeur de colza, très forte à ce moment de l’année. Toute la nuit fut consacrée à l’élaboration de ma nouvelle vie loin d’ici. » En vérité, l’insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n’a été que seconde. Car avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi. Très vite j’ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.

Édouard Louis a 21 ans. Il a déjà publié Pierre Bourdieu : l’insoumission en héritage (PUF, 2013). En finir avec Eddy Bellegueule est son premier roman.

Les mots maniéré,efféminé résonnaient en permanence autour de moi dans la bouche des adultes : pas seulement au collège, pas uniquement de la part des deux garçons. Ils étaient comme des lames de rasoir qui lorsque je les entendais, me déchiraient pendant des heures, des jours,, que je ressassais, me répétais à moi-même. Je me répétais qu’ils avaient raison. J’espérais changer. Mais mon corps ne m’obéissait plus et les injures reprenaient.Les adultes du village qui me disaient maniéré, efféminé, ne le disait pas toujours comme une insulte, avec l’intonation qui la caractérise. Ils le disaient parfois avec étonnement, pourquoi choisit il de parler, de se comporter comme une fille alors qu’il est garçon ? Il est bizarre ton fils Brigitte ( ma mère) de se conduire comme ça. Cet étonnement me compressait la gorge et me nouait l’estomac. A moi aussi on demandait pourquoi tu parles comme ça ? Je feignais l’incompréhension, encore, restais silencieux- puis l’envie de hurler sans être capable de le faire, le cri, comme un corps étranger et brûlant bloqué dans mon œsophage.

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