… face aux images, je commence à noter mécaniquement ce que je vois : des visages, des moments où ces visages s’éclairent, en vacances au bord de la mer ou l’hiver en montagne, où des corps s’ébattent sur des pistes enneigées ; face aux images, je tente de ressentir coment ces scènes se relient ou ne se relient pas à des émotions dont je pourrais dire qu’elles sont attachées à mes souvenirs ; sur ces traces du temps, j’arrive difficilement à reconnaître mon frère : comment être sûr que c’est lui, si je ne parviens pas à m’y rapporter qu’en usant de la photographie ?
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semble me dire chacune des images, comme si elles entamaient un bras de fer avec mon propre esprit ; en les voyant, je mesure combien je me suis séparé ; de la joie, du bonheur avec le frère ; où sont passés nos rires ? je prends lentement conscience de ce que j’ai jusque-là le mieux réussi dans ma cavale à l’Est : cet acte de dissimulation par lequel j’ai nié les preuves de ma vie ; au lieu d’une existence nouvelle, je me suis jeté dans un puits sans issue ; en voulant effacer le souvenir de mon frère mort, toutes les autres scènes de ma vie ont été emportées et maintenant, il faut repartir de là, du frère qui s’accroche le cou
et ses enfants, ce soir, ont fini par s’endormir ; pour lui, ça signifie qu’il peut enfin reprendre la seule position qui lui reste ; il s’allonge sur son lit, les images en vrac l’encerclent ; il pense que c’est pour ses petits qu’il doit absorber la peur, pour qu’ils n’aient pas, eux, à nettoyer le temps ; il espère que, s’il travaille bien, ils profiteront d’une vie plus claire, sans les envoûtements du passé, sans les cartons pleins de vieilles omissions ; il forme aussi le vœu qu’au début de chaque siècle, on puisse récurer le temps, le laver à grandes eaux pour se débarrasser de ce qui a eu lieu ; essorer le passé afin que file l’eau sale par les trous de nos corps ; dans chaque famille, on listerait les secrets : untel était juif, unetelle a tenté de camoufler sa foi, untel a été exclu du clan, untel est mort déchiqueté par une bombe allemande, untel a été déporté vers l’Est, vers le camp de Buchenwald, untel s’est suicidé le trente novembre 1939 pour échapper à la peur, untel est mort en glissant dans sa douche au début des années quatre-vingt, untel s’est pendu à une conduite de gaz au début des années deux mille… toutes ces ombres, on les jetterait à l’eau pour les filtrer, pour y faire entrer la lumière ; et là où est Thésée, la rumeur de l’Est, un étage plus bas, sur la place aux tilleuls décharnés, s’est tue ; par la fenêtre, s’il se levait, il verrait des passants dans une brume de décembre (…)
(…) je vois la scène de la Croissance, des Trente Glorieuses, de ce continent européen qui espère guérir de ses identités âcres, de sa folle rationalité ; je vois les années cinquante et les sixties, seventies, et ce pauvre mimétisme américain ; puis la crise frappe - octobre 1973 - et, à partir de là, tout le récit glorieux de la révolution sociale, de la juste répartition des richesses porté par Nathaniel qui s’effrite ; et cette couverture, ce monumental dead-washing, comme on parle de green-washing, de social-washing, qui diparaît ; le voile moderne qui se déchire et les vieilles plaies qui reviennent au cœur des années quatre-vingt ; et les passés soudain qui fondent sur nous, les derniers-nés du siècle ; puis ce qui s’impose : le vaste retour de ce qui fut enfoui ; je vois ça, Thésée, mon frère, alors que nous, les modernes, nous avions les yeux rivés sur l’avenir ; mais dans leur marche en avant, les boomers ont oublié l’archaïque : les vieiles blessures, les peurs, les prières oubliées et ce qui, dans la détresse, depuis le vide de la prière nous appelle ; un lien à la vie intégrale, aux passés et aux futurs ; sous le vernis moderne, il y a, tu as raison, une vie tremblante qui s’empare de nous, qui se réveille ; le vingtième siècle, après tout, qu’est-ce, sinon trois générations qui ont cru à l’avenir jusqu’à ce que la foi dans la promesse reflue ? Thésée, c’est là que nous sommes apparus ; nous voulions, nous aussi, inventer l’avenir, mais le tremblement nous a pris…
Camille de Toledo : Thésée, sa vie nouvelle ; Verdier, 2020, pages 71-72, 136-137, 188-189