Quelle plus terrestre réalité que le chemin ? Partout – montagne, bois, steppes, déserts, plaines — des pistes, des sentiers, des passages. Les bêtes, en leurs déplacements, les hommes — culture des champs, commerce, pérégrinations de tous ordres —, ont inscrit sur la terre les traces de leurs allées et venues. Est-ce parce que le chemin commence dès qu’elle éclot — parcours obligés – que celle-ci, volontiers, inclination immédiate, de tous temps s’est figurée à son image — « Nel mezzo del cammin di nostra vita… » ? Le chemin : par lui désigné le lieu et la condition de notre séjour terrestre.

Petite élévation, là-bas, qui longe le champ de céréale, rejoint un bois touffu, se dérobe, se redonne à la vue curieuse dès qu’il l’a dépassé, clair entre les fourrages, un chemin sans à coup va à l’horizon. Autre moment, haute vallée sous le surplomb de parois, le sentier longe le torrent, dans la lumière dure du matin on l’aperçoit à quelques centaines de mètres Nord Est s’élever par lacets amples, se hisser vers une destination invisible, aspiré par le ciel, bien avant la ligne de crête se perdre. C’est par là qu’il faudra passer. Campagnes, terres gastes, landes brossées par le vent, toutes donnent versions du chemin, large, souple tracé entre les champs, manière douce de parcourir, de se lier au relief écouté toujours, sente marquée à peine, pointillé rêveur confondu avec les pierres qui fait aller sous le ciel et dispense l’espace nu, ou bien, criblée de lumière, escorte solennelle des branches et des fûts l’allée s’enfonce dans la forêt pour ne plus jamais revenir, tous mystères reposés au cœur secret du royaume. Et l’on ne se retournera pas, happé par le silence.

Est-ce l’homme, qui le traça – pioches et pelles, pierres pour le soutenir, le recharger ; passages répétés entre champ et ruisseau, pâtures et territoires de chasse, indurations involontaires —, ou la terre consentante, avec ses dispositions chacune singulière, pentes raides, mouvements amples, sinuosités entre les schistes, qui signe le chemin ? Complicité lente, laborieuse ou aisée, dialogue entre jours et travaux, vieil échange aux racines oubliées, plutôt.

Claude Dourguin : Chemins et routes, Isolato, 2010, pages 11-12