Avec Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan écrit sa mère, sa famille mais aussi sa difficulté d’écrire sur soi, de prendre du recul sur sa propre histoire. Ainsi donc, Lucile, la mère de l’auteur. Lucile s’est suicidée quelques années plus tôt. La douleur de cette perte est toujours sensible, d’autant plus que les relations entre les 2 femmes n’ont pas toujours été facile. Delphine de Vigan choisit de se confronter à l’histoire familiale. Elle interroge les différents membres de sa famille, enregistre leurs confidences, lit correspondance et carnets. Peu à peu, elle reconstruit le passé de sa famille et de sa mère et livre un portrait très personnel de ses ancêtres tout en dévoilant à la fois sa propre intériorité. Le Grenier à Livres

"Je me suis arrêté là. Une semaine est passée, et puis une autre, sans que je puisse ajouter au texte une ligne ni même un mot, comme si celui-ci s’était figé dans un statut temporaire, devait à jamais rester une ébauche, une tentative avortée. Chaque jour je me suis assise devant mon ordinateur, j’ai ouvert le fichier intitulé Rien, j’ai relu, supprimé une ou deux phrases, déplacé quelques virgules, et puis plus rien, justement, rien, du tout. Cela ne fonctionnait pas, ce n’était pas ça, cela n’avait rien à voir avec ce que je voulais, imaginais, j’avais perdu l’élan. (…)

Pour avoir le sentiment d’avancer, j’ai décidé de retranscrire les entretiens que j’avais menés, les retranscrire mot pour mot comme on le fait dans le métier que j’ai longtemps exercé, en vue d’une analyse de contenu, selon une grille de lecture généralement définie par avance, à laquelle s’ajoutent des thèmes spontanément abordés par les interviewés. J’ai commencé et j’y ai passé des journées entières, casques sur les oreilles, les yeux brûlants face à l’écran, avec cette volonté insensée de ne rien perdre, de tout consigner. (…)

Sans doute avait-je espéré que, de cette étrange matière, se dégagerait une vérité. Mais la vérité n’existait pas. Je n’avais que des morceaux épars et le fait même de les ordonner constituait déjà une fiction. Quoi que j’écrive, je serais dans la fable. Comment avais-je pu imaginer, un seul instant, pouvoir rendre compte de la vie de Lucile ? Que cherchais-je au fond si ce n’est approcher la douleur de ma mère, en explorer le contour, les replis secrets, l’ombre portée ? (…)

Quelques mois après la rédaction de ce texte [1], et le silence qui entoura sa diffusion, Lucile fut internée pour la première fois. La coordination est à l’écriture ce que le montage est à l’image. Telles que j’écris ces phrases, telles que je les juxtapose, je donne à voir ma vérité. Elle n’appartient qu’à moi.

Delphine de Vigan : Rien ne s’oppose à la nuit, Le grand livre du mois 2011, pages 43, 44, 47, 252

[1Un texte écrit par Lucile et envoyé à l’ensemble des membres de la famille, révélant un secret de famille - note des Tisseurs.

Vos témoignages

  • 6 octobre 2012 21:23

    « l’écriture ne peut rien tout au plus elle permet de poser les questions et d’interroger la mémoire ».Cette phrase résume assez bien je crois ce que l’auteur a pu faire surgir dans sa recherche de vérité. Celle-ci n’est jamais arrêtée, évidente, elle est mouvante, fluctuante à tout moment de la vie, jour après jour. Elle n’est pas un bloc, un tout immuable, ni un ensemble de choses que l’on voudrait classer, ranger, ordonner pour se rassurer, pour mieux éclairer le présent comme le passé. Elle est questionnement, hypothèses, analyses, elle se construit de nous-même. Je cite quelques phrases de son livre qui m’ont parues explicites de sa démarche et que chacun de nous tente à un moment ou un autre de sa vie. Après avoir mené son enquête familiale, « avoir revecu des évènements douloureux, des rapports complexes, des non-dits, des moments partagés », « elle prend conscience que cette compilation n’apporte rien car chacun a gardé des évènements sa propre vision » ? « Faire ressurgir ce qui a été englouti, se mettre à nu, tester sa capacité de résistance, refuser de se laisser manipuler, comprendre, accepter » : l’écriture peut-elle faire tomber nos « barrières de protection ». De ce désir d’écrire - tout en continuant de vivre , passé et présent se mêlant, d’avoir essayé de rompre le silence familial - reste une œuvre inachevée. Ecrire pour se rappeler, besoin d’expliquer notre existence faite d’une succession de fragments de vie, d’éléments désarticulés, écartelés parfois, recomposés parce qu’ils sont liés à ceux des autres et dont on peut se libérer en vivant sa propre vie. La nuit, l’au-delà, le Rien, que peut le Destin ?