Patrick Chamoiseau propose dans ce texte une histoire multiple, celle de la recherche de la liberté entreprise par un vieil esclave, mais aussi celle de l’affranchissement d’un imaginaire par l’action de la parole poétique. L’auteur martiniquais choisit pour cela une forme brève qui diversifie son œuvre, sans pour autant trahir son style et sa pensée.

…« il s’agit moins de saisir que d’être saisi. Par le souffle, la luxuriance, et la solennité enjouée d’une écriture qui mêle en virtuose le français, le créole et autres parlures. S’y ajoute un »entre-dire« de Glissant. » Par Jean-Pierre Tison (Lire) (Lire), publié le 01/06/1997

Du temps de l’esclavage dans les isles-à-sucre, il y eut un vieux-nègre sans histoires ni gros-saut, ni manières à spectacle. Il était amateur de silence, goûteur de solitude. C’était un minéral de patiences immobiles. Un inépuisable bambou. On le disait rugueux telle une terre du Sud ou comme l’écorce d’un arbre qui a passé mille ans. Pourtant, la Parole laisse entendre qu’il s’enflamma soudain d’un bel boucan de vie […] Ainsi m’est parvenue l’histoire de cet esclave vieil homme, de son Maître-béké et du molosse qu’on lança à ses trousses. Une histoire à grands sillons d’histoires variantes, en chants de langue créole, en jeux de langue française et de parlures rêvées. Seules de proliférantes mémoires pourraient en suivre les emmêlements. Ici, soucieux de ma parole, je ne saurais aller qu’en un rythme léger flottant sur leurs musiques. pages 17/18

Les champs de cannes-à-sucre cernent l’Habitation, puis s’en vont velouter la houle des mornes bossus. En haut, ils s’estompent dans la brume des hauteurs avec un mitroitement de métal en fusion. En bas, ils s’achèvent sans grâce contre la muraille des bois, dans un grouillis de paille boueuse. page 19

Le Papa-conteur de l’Habitation était un bougre assez insignifiant (un nègre-guinée à petits yeux, au corps-planche et au dos un peu courbe). Il se transformait en prenant la parole (grand yeux, corps épais et dos à belle équerre). Il aspirait la vie autour de lui pour sustenter son verbe. Et de ce verbe, il éveillait la vie. Il parolait et faisait rire. Et le rire déployait les poitrines, les amplifiait Les haines, les désirs, les cris perdus et les silences de tous s’exprimaient par sa bouche. page 47

Il (le vieil homme) retrouve dans le molosse la catastrophe qui l’habite. Une fureur sans pupilles, qui rue de loin. Ce chaos intérieur charrie des choses qui ne lui sont pas intimes. Il paraît possédé par d’autres présences que la sienne, mais son moi, son être lui-même, il ne le trouve nulle part, aucune vertébrale de mémoire, aucun paradigme constructeur, pièce nervure d’un temps où il a été quelque chose de distinct. Rien que ce bouillonnement de violences, de dégoûts, de désirs, d’impossibles : ce magma qui s’exalte dans l’Habitation et qui le constitue au plus vital de son nombril. page 50

Il rit ainsi. Comme pipiri chantant. Un grillé de café dans le petit matin. Le senti d’un bon four à charbon. Un tremblé d’eau sur une corolle qui s’ouvre. Le suint sacré d’une barrique de rhum vieux. Il rit comme ça, et l’énergie du rire qui lui labourait le corps. Il fut surpris de ne rien percevoir du tumulte qui l’avait habité. Dans l’apaisement, son cœur s’était réglé aux courbes d’un vent tranquille, fort telle rivière qui descend, mais tranquille. Ses muscles, déraidis, s’étaient pausés au douillet d’un refuge. page 88

Je dus pleurer longtemps, la course plaquant mes larmes sur les rosées anciennes. Je pleurais le malheur de ce chien qui allait me détruire, mais je pleurais aussi sur cette vie retrouvée qui m’enivrait les jambes, ce vieux cœur qui brûlait chaque seconde l’énergie de mille ans d’existence. Je pleurais cette fraîcheur découverte dans mes chairs, cette magie de mes yeux qui enchantait le monde, cette bouche où explosaient les goûts, le sensible de mes mains et du reste de mon corps. page 99

J’étais victime d’une obsession, la plus éprouvante et la plus familière, dont l’unique sortie s’effectue par l’Ecrire. Ecrire. Je sus ainsi qu’un jour j’écrirais une histoire, cette histoire, pétrie des grands silences de nos histoires mêlées, nos histoires emmêlées. Celle d’un vieil homme esclave en course dans les Grands-bois ; pas vers la liberté : vers l’immense témoignage de ses os. […] J’essaierai de modeler mon vieux-bougre dans un langage de conte et de souffle de course. Un langage qui dirait sa parole en le signalant muet. Un langage qui mélangerait le silence de sa langue aux frappes dominatrices qui écraseraient son dire. Un langage sans haut ni bas, total en son vouloir, ouvert en son principe. page 145

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