Proust « Le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cents univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est »

Proposition


En amont, des images de scène collective sont sélectionnées.

1. Distribuer une image par personne 14 personnes, 7 scènes. Chaque scène est distribuée 2 fois. Sur une feuille jointe, mettre des mots pour « Retrouver l’illumination brève que suscite la photo en soi » Être dans l’évocation de ce que fait résonner cette image au plus profond et ce qui reste quand on ne voit plus la photo. Quelques lignes. Environ 5mn d’écriture. Plier la feuille pour ne pas influencer le suivant. Changer de scène et refaire la même chose.

2. Prendre une 3e scène et décrire la scène de la façon la plus neutre et la plus objective possible, éventuellement énumérer ce que l’on voit. Ecrire au dos de la feuille précédente. Ou bien décrire la scène genre reportage sportif ou journalistique genre JT ou Ushuaia 10 mn.

À la fin de ces deux phases, sur chaque feuille, sont réunis trois textes ; pour chaque image on dispose de six textes.

3. Choisir une scène. Possibilité d’être plusieurs à choisir la même scène (se réunir pour accéder tous aux écrits précédents). Relire les textes écrits sur les feuilles, écrire deux textes avec deux points de vue différents. Ce peut être le point de vue d’un personnage de la scène, mais aussi un point de vue extérieur, un point de vue décalé. Contrainte : intégrer une référence à la scène sur l’image. Contrainte de forme : écrire au présent Temps d’écriture 40 à 50 mn

Pour la lecture, tous les textes concernant une même scène sont lus à la suite.


Les textes

METRO

Tous les jours on recommence Toujours la même romance Dans ce métro bondé Compressés, entassés, enserrés, enlacés Et ces odeurs qui se mélangent Ces corps à corps inconnus qui se frôlent Qui entre-eux malgré eux se collent Tous ces corps anonymes Qui se bousculent sans vraiment d’échanges Seulement physiques, si minimes Pour ne pas tomber on se retient Sur la barre on pose une main Dans cette marée humaine sans paroles Malgré elle, contre lui elle a posé son épaule Et elle sa poitrine est compressée contre son torse Elle respire son odeur sans que rien ne s’oppose Scènes de vie répétitives Dès le matin quand la vie s’active.

Monique


Mélange, mélange des âmes, des identités, des êtres, grands, petits, hommes , femmes, jeunes, vieux, cheveux blonds, ou cheveux bruns, entassés, serrés, pressés, compressés, compactés malaxés, poussés malgré eux les uns contre les autres jusqu’à les faire disparaitre dans cette masse anonyme de ceux qui n’ont pas d’autre choix que se faire esclaves d’une bien étrange mascarade. La TERRE est petite vue du fin fond de l’univers mais géante à taille humaine. Sa géographie respire l’ordre pourtant : les continents sont délimités, les âges, les sexes aussi. Comment en est-on arrivé là ? Quel est ce démiurge étrange qui par le biais d’une technique aussi perverse que sophistiquée est parvenu à réaliser ce tour de force monstrueux : contraindre l’HOMME à abolir lui-même volontairement ses frontières naturelles ? Que cherche-t-il ? Que veut-il ? Leur chosification tout simplement, avant de les anéantir dans une délectation suprême…

***

Photo d’humanité ou d’inhumanité ? a-t- on inventé le métro pour dissoudre les egos, les pétrir et les malaxer jusqu’à les broyer irrémédiablement ? Qui suis-je, semble se dire cette jeune femme devant nous ? Craignant de ne pouvoir survivre à l’écrasement imposé, elle redouble ses efforts pour s’accrocher plus fermement à la rampe qui s’offre à elle, seul brin de verticalité dans ce monde déjanté. Elle se réjouit en secret de sa petite taille qui lui permet de ne pas offrir à ses narines l’odeur insupportable des transpirations insuffisamment disciplinées qui s’échappent de toutes parts avec tant d’impudeur et de volupté de leurs aisselles d’origine. Cela fait des années que ça dure. SOPHIE n’en peut plus….Elle est à bout. Elle préfèrerait se payer le luxe d’une marche à pied dans PARIS, mais 10KMS chaque jour avec ses petites jambes et son temps trop minuté : trop peu pour elle. La voiture ? Sa vieille 4L dont on se demande s’il en restera quelque chose encore au prochain virage ? Inutile d’y penser……Alors pour passer le temps, elle se met à réfléchir et se dit qu’au fond, elle habite un bien drôle de monde un monde où il est décidément de plus en plus difficile de se faire une place, sa place, sa vraie place…

Geneviève


Le monde a-t-il un bout ? Marielle m’avait dit : "Mais tu vas au bout du monde ?

  • Au bout du bout, je lui avais répondu. Et là, échoués que nous sommes sur ce bout de terre que la glace semble avoir quitté pour toujours, je fixe le panneau multidirectionnel. Un grand pilier arrimé au sol nous confirme que nous ne sommes pas encore au bout. Un chemin s’ouvre à droite, plusieurs à gauche, je ne sais pas encore la direction que nous choisirons mais à l’évidence nous ne sommes pas au bout de nos peines. Finalement, explorer le monde, c’est comme parcourir une vie : on doit toujours choisir parmi plusieurs chemins qui s’offrent à nous, on ne sait jamais quand on arrivera au bout.

***

C’est la débandade ciel bas et chargé rien que du sombre tout est tiédasse ni neige ni glace espace réduit racorni rétréci on s’agglutine sur ce qui reste de stable boue détrempée sur petit bout de terre à l’intérieur on étouffe serrés trop chaudement emplumées on bout on se tient dans l’attente on ne sait où aller le blanc qui saisit les horizons infinis manquent on se tient dans l’attente perdus.

igor


Je n’ai jamais cru au réel. Jamais cru aux grappes sucrées, ni au vin, ni même aux vendanges. Tout ça, ce sont des mots, démonétisés comme de vieux billets qui n’ont plus cours. Je n’ai jamais cru au soleil non plus. Quoi que… Je ne parle que de son ombre sur ma page, ou du moins, à l’ombre que je suis devenu, grâce à lui, sur la photo que j’ai prise… Je regarde mon ombre, en effet, sur cette photo prise un vieux soir de septembre, au moment où Roland Desmouche en débardeur bleu demandait au fils Torse de porter la cornue. Que sont-ils devenus tous les deux, depuis ce jour lointain ? Il serait trop facile de prétendre qu’ils sont morts. Disons que je les ai perdus de vue. Il serait inexact –mais voire !- de dire qu’il furent ce jour-là, comme les grappes, écrasés pour un vin futur. Ne ressemblent-ils pas à deux grappes, pourtant, l’une de raisin rouge, l’autre de raisin bleu, deux grappes qui auraient un nom propre, deux grappes dont le jus ne serait pas de sang mais de mots, de paroles et de flots de paroles.

Vous me direz : « Nous, on s’en fout s’ils sont des grappes ou non, s’ils ont du jus ou non, on veut savoir s’ils se sont battus ce jour-là, si le jeune a baisé la jolie fille derrière, avec ses beaux gants jaunes et son décolleté, s’ils se sont envoyés en l’air au pied des vignes tous les deux, la veille au soir, parmi les ceps, sur la terre gluante et rouge, chaude et collant à leurs peaux, éveillant les désirs de leurs chairs. » Et vous n’aurez pas tort. Roland Desmouche et le fils Torse, et la belle Margot existent bel et bien, du moins sur la photo mais c’est pour en faire du miel, notre miel et, puisque c’est jour de vendange, notre vin.

Broyés, foulés par nos regards ils sont les ombres vineuses de nos rêves. Et si c’était un père tendant vers son fils la main pour se réconcilier ? Ou pour le gifler au contraire d’avoir baisé la veille au soir Margot la belle dans les vignes, Margot, la fille du voisin notaire et qu’on ne trousse pas avec la désinvolture seyant aux filles de ferme. Non, ce que j’aime moi, dans cette photo prise un vieux soir de septembre brumeux à l’insu de ceux qui, devant moi, vivaient ce que je n’aurais jamais pu vivre, c’est tout ce que je n’y vois pas, ce que je n’y peux voir, la terre gluante encore un peu aux pieds parce qu’il avait plu l’avant-veille, l’odeur de raisin écrasé se mêlant à celle de la terre, des feuilles et du sulfate ancien. Ces gens parmi la vigne qu’ils vendangent, ils sont du temps qui parle depuis ce bref instant. La monstrueuse fleur de vin épanouie sur la vendange éclabousse de sang tous ces mots d’encre que je crie…

Alain

Vendanges Automne ensoleillé, c’est le temps des saisonniers. Accents chantants, visages tannés hommes et femmes pour un temps déplacés temps de labeur, plaisir et sueur grappes dorées et grains sucrés coups secs des sécateurs et chants d’ailleurs les hottes se remplissent les hottes se vident va et vient sans répit le ballet est long à l’entracte les rires fusent entre deux bouchées avalées et des regards complices le vin assurément bon satisfait le patron bon l’argent aussi de retour au pays…

***

…C’est la première fois je regarde les autres je fais comme eux Ils m’avaient dit : « viens toi aussi » J’ai dit « oui » Je suis parti Je ne sais pas très bien où je suis mais c’est un beau pays Le soir j’apprends des mots des mots nouveaux et je rêve la nuit d’une autre vie

Rolande


Supporters à bout de souffle, dépités, voir tristes, la lassitude se voit sur leurs visage ; ils représentent un monde égoïste, les gens ne communiquent pas, ils parlent d’eux et se moquent de la réponse attendue, c’est une vision infernale où personne ne se voit, un monde triste où le désespoir se lit sur les visages .Ces personnages sont le reflet d’un monde vide, d’un monde creux, les conversations sans importance n’arrivant pas à déloger le silence ambiant. Un monde sans vie où la plupart des gens donnent l’impression d’être ailleurs : leurs corps sont là, présents, mais leurs esprits se sont envolés je ne sais où. C’est une vision infernale où chacun reste dans sa bulle, enfermés dans ses certitudes.

Une fin de match au score négatif où l’on voit la tristesse et le désespoir des spectateurs, les uns dépités, les autres déprimés voir haineux ; tous ces sentiments figés sur le visage des supporters nous laissent entrevoir un monde sans vie, sans espoir.

Yves


Je me présente , Gromicro , fils ainé de Balai brosse et Perche, sur la photo je suis au dessus des trois autres, des collègues, et comme d’habitude je domine la situation. Je travaille depuis quinze ans pour un journal « la Bête humaine » et une radio web cybernétique « Col blanc et pied de bouc », c’est pour eux que je travaille ce jour là, mais je fais aussi des reportages en free . J’ ai un talent particulier, que tous n’apprécient pas, je détecte et décrypte derrière les mots polissés, redondants, sybillins, vociférants, la part animale des orateurs, et j’ai souvent des surprises ! Sur la photo nous sommes au salon de l’ Agreuuiculture le 16 octobre 2020, je viens de capter derrière les cocoricos, les prises de bec et le feulement des grands prédateurs, un CRI innatendu ; Entre les gardes du corps, les journalistes et les lèches culs terreux, rien ne laissait augurer un tel éclat. Je l’ai décrypté entre deux silences microscopiques : le cri tendre d’ un oiseau en voie de disparition. Ce cri m’a glacé et enchanté, en une fraction de seconde, tous mes poils se sont hérissés , ce cri si spécial je l’avais entendu alors que je sortais à peine de l’usine, flambant neuf, et qu’un tout jeune homme m’avait pour ma première sortie conduit dans une forêt, il m’avait soigneusement recouvert d’un tissu léger puis avait jeté quelques branches vertes pour me dissimuler et j’étais resté là seul dans le soir d’été dans une attention sans pensée, m’imbibant de chaque son sylvestre, le même cri, d’une tendresse à pleurer. Le 16 octobre, Je n’ai jamais su d’où provenait cet appel, ce cri, je l’ai enregistré, je me le passe en boucle, dans mes moments de déprime.

Dominique émilia Soler


Café de Paris 1 Il y a des cafés de Paris à Paris et partout .En Indochine,en Algérie,outre mer comme on dit. Nous les transportons avec nos passeports,dans nos bagages,rassurés. On s’y retrouve,on joint nos solitudes,on y libère nos souvenirs de métropole,on enjolive la nostalgie. On rêve des forêts de la Gaule… Quelques élégantes s’y retrouvent et papotent à l’abri de la rue et des regards,derrière la vitrine .Un autre chez soi où l ’on n’est pas la même, loin des contraintes familiales.On rit facilement.,on se confie,on suppose… Un homme seul se reflète dans la glace,une théière posée sur le guéridon rond, il porte un costume en lin,il attend . Face à lui un algérien en djellaba observe les passants. Tout est calme. Les informations passent à la télé allumée ,omniprésente ,comme les antennes sur les toits en terrasses le montrent. Quelle langue parle-t-on ?ici,au café de Paris on parle français.Le garçon de café,malgré la chaleur,porte un nœud papillon d’avant guerre. Un palmier se penche sur la rue comme un voisin curieux.

Café de Paris 2 Elle a dit qu’elle me rejoindrait à quinze heures..Un petit retard de vingt minutes et je m’inquiète déjà. Elle doit traverser un quartier agité ces derniers jours.On ne sait plus s’il est fiable de prendre le bus. Des bruits courent sur l’insécurité à Alger depuis deux mois. Ce café ,au centre,dans une rue fréquentée et chic me paraît approprié pour ce rendez vous,mais ,sait-on jamais ,peut être apparaît -il comme un repaire de nantis chez eux dans ce café de Paris. La télévision omet des informations et reste vague. Les gens n’ont pas l’air inquiets,ni soupçonneux.La méfiance ne s’est pas encore installée,on est mélangé.L’air vibre de lumière. J’appelle le garçon pour un autre demi bien frais. La discussion de mes voisins s’anime.Mais où est tu ?

Marie Paule