Christine Montalbetti : Ce que c’est qu’une existence

Jeudi 11 janvier 2024

Roman choral, Ce que c’est qu’une existence raconte cette mystérieuse évidence d’être au monde ensemble au même instant et de vivre des vies différentes.
(…) Se glissent des confidences intimes, des secrets douloureux. Tandis que le roman écrit les vies en train de se faire et se défaire. (note de l’éditeur)

Les albums photos du père, si en douce on allait y regarder, vous et moi, les feuilleter un peu, comme ça, ni vu ni connu, à la recherche de quelques photographies de Tom, histoire de se faire une idée de ce à quoi ça a ressemblé, cette enfance, vous voulez ? On les sort un à un du buffet, voilà, attention, c’est lourd, et on les ouvre, on en tourne les pages épaisses, et précautionneusement chaque fois le calque intercalaire, qui menace toujours de se déchirer. Voici d’abord des photos du mariage du père et d’Élise, le premier album commence par là, un jardin en noir et blanc, des groupes un verre à la main (ici, un type qui tient un plateau de petits-fours qu’il propose en jetant un regard équivoque à Élise, quelque chose de pas clair, et cette photo non pas passée aux oubliettes, non pas remisée, déchirée, jetée, non, mais collée là avec les autres) ; et puis toutes ces photos de Tom, année après année, certaines avec Élise, d’autres avec le père, quelques-unes avec le cousin (parce qu’il faudra bien parler du cousin), ou encore des portraits, Tom seul, au centre de l’image : dans l’ordre chronologique, toutes sortes de photos dites de famille, et puisque c’est ça qu’ils étaient devenus, une famille.

LES ALBUMS PHOTOS DU PÈRE

Alors, voyons un peu, ici vous avez Tom au sortir du bain, enveloppé dans une cape en éponge bleue - pour-les-garçons, incertain de si c’était vraiment ce qu’il voulait, qu’on le plonge dans l’eau comme ça, qu’on le savonne et puis qu’on l’en retire, sa bouche aux gencives nues ouverte sur ce qu’on ne peut pas vraiment appeler un sourire, le regard sérieux, droit, dirigé vers l’objectif, vers ce père qui l’a posé sur la table à langer et qu’il a l’air de considérer comme s’il était capable d’en discerner chaque manquement, chaque fragilité. On continue, un peu au hasard :

  • Tom, les jambes prises dans un pyjama en coton sous lequel se devine encore l’épaisseur d’une couche (on reconnaît bien le parquet à point de Hongrie, pas de doute, on est dans l’appartement). Notre énergumène, pas peu fier, mais anxieux pourtant, s’essaye à la bipédie (tout un programme).
  • Tom sur un poney, on lui donnerait quoi, trois ou quatre ans, un chapeau de cow-boy vissé sur la tête. Qu’est-ce qu’il se raconte, quelles histoires d’Amérique, de ranches et de grands espaces ? Sur la gauche de l’image, les rênes, sur lesquelles se referme la main de l’homme qui tire le poney, le reste de son corps hors champ.
  • Tom brandissant son incisive sanguinolente, défait à cette idée d’avoir perdu une partie de lui-même, Tom qui enterre avec cette dent dite de lait un pan de son enfance, et à la fois qui s’y trouve comme replongé de force par cette histoire qu’on lui demande de croire, car gageons qu’on vient de lui dire qu’une pièce l’attendra le lendemain sous son oreiller, apportée par la petite souris consolante (enfin, je dis consolante, mais cette perspective de la bestiole courant sur son lit pendant son sommeil, pas sûr que ce soit exactement enthousiasmant). Et c’est tout ça qu’on lit sur la figure de Tom ce jour-là, pour cette fois il n’est pas besoin d’imaginer autre chose, un autre chagrin, un autre événement, c’est bien suffisant, ce petit deuil d’un morceau de soi, et de l’enfance, et la conscience de l’indécence de ce pauvre sourire édenté, forcé par la présence de l’objectif, et qui avoue le trou que ça y fait.
  • Tom, je passe à l’album suivant, assis, les yeux rougis par le flash qui lui donne forcément un air de zombie, derrière l’étape obligée d’un gâteau d’anniversaire, où sont plantées sept bougies dont les flammes vacillent à l’idée qu’elles sont sur le point d’être anéanties par le jeune souffle de l’enfant.
  • Tom dessinant sur une table de jardin. À côté de lui, la mère d’Élise, je pense. Elle est assise devant une passoire, au-dessus de laquelle (oups, doucement, vous m’appuyez un peu sur l’épaule) elle écosse des petits pois ; quelque chose de plus calme, dans cette photo, de domestique, la nature autour de soi et la perspective du repas, les mains de la grand-mère, ce lien très doux, beaucoup moins conflictuel, qu’on peut entretenir avec la génération d’avant celle des parents, la grand-mère moins solide, et qu’on ne veut pas heurter, qu’on protège, en un sens, depuis sa petite position d’enfant - tout ce qu’il n’a pas idée de donner aux parents et qu’il lui donne à elle.
  • Tom en maillot de bain sur une plage. Il cligne d’un œil à cause du soleil. Le maillot est rouge, la mer bien bleue, le ciel itou. Y a-t-il plus dans sa grimace que la vivacité de la lumière, que la gêne toute physique d’être ébloui ?
  • Là, on voit Tom un ballon à la main, et il jette à l’objectif un regard méfiant, sournois un peu, soupçonneux, comme si on allait le lui prendre, ce ballon qui à cet instant est ce à quoi il tient par-dessus tout, son trésor du moment. Qu’est-ce qu’il y a dans ce regard, quelle défiance, quelle accusation ?
  • Sur celle-ci, Tom est assis sur un seuil, boudeur. Il a les bras croisés sur ses genoux, l’air fermé, les yeux fixés vers le photographe, comme s’il avait concédé ça, lever la tête, regarder l’objectif, mais qu’il n’en ferait pas plus.

Qu’est-ce que c’était encore, cette colère rentrée, ce jour-là où il lance son mauvais regard à l’adulte (était-ce Élise ou le père) derrière l’appareil ; est-ce qu’elle était adressée, cette colère (une interdiction mal digérée, peut-être), ou bien est-ce que c’était on ne sait quoi qui le concernait lui, Tom, ses jeux, ses idées d’enfant ? Et est-ce que c’était une colère ponctuelle, anecdotique, une contrariété passagère, juste une de plus, ou une colère plus essentielle, quelque chose là, dans le cœur de Tom, qui ne passait pas, quelle souffrance, quelle chose qu’il s’était racontée ? Ou qui lui était arrivée ? Dans la solitude de l’appartement, ce regard pour le père est un peu difficile à soutenir, et c’est peut-être pour cette raison aussi qu’il a cessé de feuilleter ces albums, lui qui devant chaque air buté de Tom passait rapidement à la page suivante, cherchant des photos sur lesquelles Tom rirait, et il y en avait, bien sûr, mais dans ce sourire, s’affolait alors le père, est-ce qu’il n’y avait pas quelque chose de fragile, la bouche un peu tordue, une velléité de joie qui n’arrive pas tout à fait à éclore ? Une joie trop volontaire, justement, forcée, exagérée pour la photo, ou qui jaillit, oui, mais qu’une tristesse plus profonde contrebalance, une tristesse qui perce jusque dans ce sourire, un sourire, se disait le père, pas tout à fait réussi. Quand il repense aux photos, le père s’inquiète de s’il a bien fait les choses. De s’ils ont bien fait les choses, Élise et lui. Est-ce que c’est à cause d’eux, ce pauvre air que Tom prend ? De quelque chose qu’ils ont fait ? Qu’ils n’ont pas fait ? Qu’ils n’ont pas vu ? Ou bien est-ce que c’est juste l’appareil photo qui l’agace, cette façon de vouloir immortaliser tout, au lieu de laisser courir, cette manie de l’interrompre dans ses jeux, ce sourire de convenance qu’on lui demande et qu’il ne veut pas donner ?

  • Tom, continuons, pose avec son équipe de foot (le troisième en partant de la droite), accroupi, les cheveux en bataille, dans un maillot rayé, avec quoi dans le regard d’en même temps décidé (le genre gentiment mythomane, qui se raconte qu’il sera champion un jour) et d’embué de bémols, dont on aimerait décidément connaître les raisons.
  • Un Noël, je change encore d’album, c’est une photo où ils sont tous à table, manque seulement le père, est-ce lui qui appuie sur le déclencheur ? Sur la nappe, des branches de gui, des bouts de serpentins, ils sont un peu déguisés, le cousin (je vais y venir, au cousin) porte un chapeau pointu en carton, il souffle dans le tuyau coloré d’une sarbacane. Tom, assis à côté de lui, se tient un peu en retrait, l’air de dire tous ces cotillons, merci bien, ça n’est pas pour moi, l’air de souffrir déjà de tous ces Noëls par lesquels il lui faut en passer.
  • Tom à quatorze ans, le jour où il s’était rasé la tête après avoir fait un pari avec un ami (non, ça lui va pas super-bien).
  • Scène collective encore, où ça, je ne reconnais pas le décor ; Tom est à droite, il se cache le visage d’une main, se refuse à l’objectif, on ne sait pas pourquoi il cherche à s’absenter de l’image, du groupe.
  • Plus tard encore, à peine jeune homme, assis sur le bord d’une fontaine à Milan, presque rêveur cette fois, plus abandonné, comme acceptant qu’on le prenne en photo (voire posant, presque), occupé à ressentir la façon dont tout ce dehors nouveau étrangement invite à un retour sur soi, dans la vibration des émotions propres au voyage. La dernière qu’Élise avait collée, et puisque c’était Élise qui plaçait les photos dans les albums, Élise qui s’asseyait à la table et glissait les coins adhésifs aux angles des photos qu’elle choisissait pour les disposer ensuite sur les pages le père n’avait pas continué.

Longtemps le père lui aussi a tourné les pages des albums comme si la réponse à ce secret se trouvait là. Mais les photos des albums ne donnent pas de réponses. Elles se contentent, chaque fois, de reposer la question. Partout, dans les portraits de Tom, la sensation qu’il y a anguille sous roche. Partout, le regard de Tom qui soulève cette énigme, cette même énigme qui obsède le père, de savoir ce qui tourmente l’enfant.

Christine Montalbetti : Ce que c’est qu’une existence, POL, 2021, pages 33-40.

Revenir en haut