– C’est joli, enchevêtrer. Tiens, toi qui aimes les choses compliquées, tu savais qu’on pouvait enchevêtrer des photons ?
Il leva les yeux au ciel, comme s’il était besoin de signaler que les connaissances d’un gamin du Moqattam n’intègrent pas les notions de physique quantique. Tu ne remarquas rien et poursuivis :
– Ce sont de toutes petites particules… Il semblerait que, lorsque deux d’entre elles ont interagi à un moment de leur existence, elles se retrouvent à jamais liées. C’est-à-dire que, quand tu manipules la première, la seconde se retrouve immédiatement modifiée à l’identique. C’est comme si l’une savait exactement ce que vivait l’autre, au moment où elle le vivait, sans qu’elle ait reçu le moindre signal de sa part, même si elles se situent à des milliers de kilomètres de distance ! Tu te rends compte ? Elles deviennent liées à jamais. Intriquées. Même sans pouvoir communiquer. Si ça se trouve, on est peut-être comme deux photons intriqués, toi et moi.
– Mais qu’est-ce que tu racontes ?
– Eh bien, peut-être que, si un jour on devait être séparés, on continuerait à ressentir la même chose en même temps.
Sait-on vraiment de quoi naissent les orages ? Ali explosa d’une violence qui lui tendit les muscles.
– Arrête avec tes conneries, Tarek, qu’est-ce que tu racontes ? Ce n’est pas parce qu’on baise ensemble que tu peux sortir des trucs pareils. Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? Je ne devrais pas dire « baise », c’est ça ? Je devrais dire quoi ? Qu’on « fait l’amour » ? Ça non plus, ça ne veut rien dire ! Moi, mes clients me payent pour me baiser. Ou pour que je les baise. Pas pour faire l’amour. Si je devais attendre qu’ils me disent qu’on a « fait l’amour » avant qu’ils me filent leur fric, je peux te dire que j’en verrais pas la couleur !
Une respiration irrégulière lui soulevait la poitrine. Tu en suivais des yeux le mouvement, guettant l’accalmie tout en évitant que vos regards ne se croisent. Tu tentas :
– Est-ce que tu m’aimes ?
– Je ne sais pas. Ça n’a pas de sens. Je veux dire… je pourrais répondre oui, et y croire pour de vrai. Et toi tu répondrais peut-être pareil. Mais ça ne voudrait pas dire forcément la même chose, même si on utilise le même mot. Quoi ? Parce qu’on a transpiré tous les deux dans ce lit, on serait comme tes particules ? Eh ben non Le jour où on sera séparés, je ne vois pas pourquoi on ressentirait les mêmes choses. Toi tu continueras à être un grand médecin qui n’a pas de problèmes de fric et moi, à me débrouiller comme je peux.
– Quel rapport avec l’argent ?
– Tout a rapport avec l’argent, Tarek, tout ! Dès que quelqu’un parle, il parle d’argent. Il faut vraiment que tu n’en aies jamais manqué pour ne pas comprendre ça ! Le monde n’est pas comme tu voudrais. Tu crois quoi ? Qu’il suffit de me faire enfiler une blouse d’hôpital pour que je sois un infirmier ? Qu’il n’y aura plus de ragots parce que tu dis à tes potes que j’ai du talent ? Que ta femme ne se rend compte de rien ? Ouvre les yeux, merde !
Le rictus qui avait accompagné sa dernière phrase acheva de dissiper toute trace de sa jeunesse. Il sortit de la chambre, ramassa ses affaires. Tu tentas de le retenir en bafouillant quelques mots. Sa mâchoire contractée ne laissa s’échapper aucune réponse.
Les souvenirs n’ont de valeur que pour ceux qui les peuplent. Une fois ces derniers disparus, ils deviennent une devise qui n’a plus cours, une monnaie de singe dont il faut se méfier. A la disparition d’Ali, quinze ans plus tôt, tu avais décidé d’enterrer votre histoire dans un recoin de ton esprit. Un emplacement oublié des cartes, un lieu secret d’où personne ne viendrait l’exhumer. En quelques heures pourtant, Ali était revenu d’entre les morts, faisant de toi ce vieux fou qui cherche désespérément à retrouver le trésor dont il s’était défait parce qu’il le croyait sans valeur. Pour le temps que dura cette illusion, tu creusas à mains nues le sol siliceux de ta mémoire, au point de te retrouver les doigts. en sang et la raison à l’agonie. Mon cœur se serre lorsque je t’imagine prêt à vivre la résurrection d’un homme disparu pour de bon.
Eric Chacour : Ce que je sais de toi, folio, 2024, pages 143-146 puis 299.