Ian McEwan : Sur la plage de Chesil

Lundi 15 février 2021 — Dernier ajout dimanche 29 août 2021

Dans ce roman dérangeant, magistralement rythmé par l’alternance des points de vue et la présence obsédante de la nature, Ian McEwan excelle une nouvelle fois à distiller l’ambiguïté, et à isoler ces moments révélateurs où bifurque le cours d’une vie.

Note de l’éditeur

Entre Edward et Florence, rien n’allait vite. Les avancées importantes, la permission qu’elle lui donnait en silence d’aller plus loin dans ce qu’il avait le droit de voir ou de caresser, ne s’obtenaient que graduellement. Le jour d’octobre où il entrevit pour la première fois ses seins nus précéda de plusieurs semaines le moment où il put les toucher - le 19 décembre. Il les embrassa en février, mais pas les pointes, que ses lèvres n’effleurèrent qu’une seule fois, en mais. Elle-même ne s’autorisait à explorer son corps à lui qu’avec une prudence plus grande encore. Une initiative improvisée, une suggestion osée pouvait ruiner des mois d’efforts. Ce fameux soir au cinéma, lors de la projection d’Un goût de miel, où il lui avait pris la main pour la plonger entre ses cuisses, les ramena plusieurs semaines en arrière. Elle devint non pas glaciale, ni même hautaine - ce n’était pas sa façon d’être - mais imperceptiblement lointaine, se sentant peut-être déçue, voire plus ou moins trahie. Elle s’arrangea pour prendre ses distances sans le laisser douter un instant de l’amour qu’elle lui portait. Et puis les choses reprirent enfin leur cours : alors qu’ils étaient seuls un samedi après-midi de la fin du mois de mars, et que la pluie tambourinait aux fenêtres du salon en désordre de la maisonnette des parents d’Edward, dans les collines de Chilterns, elle posa brièvement la main sur son sexe, ou du moins tout près. Pendant une dizaine de secondes, transporté par l’espoir et l’extase qui montait en lui, il sentit ses doigts à travers deux épaisseurs de tissu. Quand elle les retira, il sut qu’il avait assez attendu. Il la demanda en mariage.

Il n’imaginait pas ce qu’il en avait coûté à Florence de poser la main - le dos de la main - à cet endroit. Elle avait beau l’aimer, vouloir lui faire plaisir, elle avait dû surmonter un dégoût considérable. C’était une tentative sincère - si intelligente qu’elle fût, elle était sans malice. Elle avait laissé sa main en place le plus longtemps possible, jusqu’à ce qu’elle sente quelque chose bouger et durcir sous la flanelle grise du pantalon. C’était comme une créature vivante, distincte de l’Edward qu’elle aimait, et elle avait eu un mouvement de recul. Puis il avait bafouillé sa demande en mariage, et, toute à ce tourbillon d’émotion, de joie, d’hilarité, de soulagement, d’étreintes successives, elle avait temporairement oublié son léger traumatisme. Quant à Edward, à la fois stupéfait de son initiative et paralysé par son désir frustré, il n’aurait pu se douter de la contradiction qui allait habiter Florence à partir de ce jour-là, ce mélange secret de dégoût et de joie.

Ian McEwan : Sur la plage de Chesil, Gallimard, 2008, pages 28-29.


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