La vie tranquille de Joe Rose, faite de bonheur conjugal et de certitudes scientifiques, bascule le jour où il est impliqué dans un accident mortel. Parce qu’il se sent coupable, mais surtout parce qu’il fait ainsi la connaissance d’un jeune homme, Jed, qui lui voue sur-le-champ un amour aussi total qu’inexplicable, aussi chaste que dévorant. Car Jed, qui veut guérir Joe de son athéisme, est convaincu que leur rencontre a été voulue par Dieu, et que cet amour est forcément réciproque.

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Mieux vaut aller moins vite. Détaillons avec le plus grand soin les trente secondes qui ont suivi la chute de John Logan. Ce qui s’est produit simultanément ou coup sur coup, ce qui a été dit, nos mouvements ou notre absence de mouvement ce que j’ai pensé : il faut isoler chacun de ces éléments. L’incident a eu tant de conséquences, ces premiers instants ont engendré une ramification si complexe, un tel réseau d’amour et de haine s’est embrasé à partir de cette situation qu’un peu de réflexion, et même de pédanterie, ne me sera pas inutile ici.

La reconstitution d’un fait réel n’a pas à en calquer la vélocité. Des volumes entiers, des laboratoires de recherche ont pour seul objet la première demi-minute de l’histoire de l’univers. Les circonstances initiales et décisives sur lesquelles on construit de vertigineuses théories du chaos nécessitent un examen exhaustif.

Pour marquer le début, j’ai déjà planté mon épingle à l’instant du contact avec une bouteille de vin et d’un cri de détresse. Mais ce repère est aussi abstrait qu’une ligne droite en géométrie euclidienne et, même s’il me semble juste, j’aurais pu tout aussi bien proposer soit le moment où Clarissa et moi avons décidé de notre promenade en quittant l’aéroport, soit celui où nous avons choisi notre itinéraire, le pré où nous allions pique-niquer, ou l’heure du pique-nique. Il existe toujours des causes antérieures. Tout début est artificiel, et si l’on adopte l’un plutôt que l’autre, c’est pour le sens dont il éclaire ce qui suit. La fraîcheur du verre au contact de la peau et le cri de James Gadd, ce synchronisme marque une transition, un point de divergence par rapport à ce qui était prévu : entre le vin que nous n’avons pas goûté (nous l’avons bu ce soir-là pour nous anesthésier) et l’appel au secours, entre l’existence délicieuse que nous menions et pensions conserver, et l’épreuve que nous allions endurer.

Lorsque j’ai laissé tomber la bouteille pour m’élancer à travers le pré vers le ballon et sa nacelle ballottée, vers Jed Parry et les autres, j’ai choisi un embranchement qui me fermait la voie d’une vie sans contraintes. La lutte avec les cordages, les rangs rompus et le ballon lâché qui emportait Logan, ce sont les faits indiscutables, flagrants, qui ont façonné notre histoire. Mais il m’apparaît maintenant que durant le laps de temps qui a suivi sa chute, des éléments plus subtils ont puissamment influé sur la suite des événements. L’instant où Logan a touché le sol aurait dû marquer la fin de cette histoire, et non un autre début possible. L’après-midi aurait pu se conclure par une simple tragédie.

Ian Mc Ewan : Délire d’amour, Gallimard, 1999, pages 32 à 33.