Ils s’étaient rencontrés quelques années plus tôt sous la vidéo d’une baleine. Elle sautait au-dessus de la mer comme si des particules soulevaient son corps. L’image de la baleine se déplaçait dans le monde, mais elle vibrait sur une tonalité parallèle au monde. Elle était lente. Salim s’était demandé si le cœur de la baleine battait plus lentement que le sien. Est-ce que le cœur de la baleine battait une seule fois par minute ? Un gros battement par minute, un grand battement grave. Peut-être qu’il existait un grand animal, plus grand que les baleines, un animal énorme de la taille des villes, de la taille d’un pays, dont le cœur ne battait qu’une fois par vie. Un grand battement calme, une seule et grande fois, un long battement grave. Est-ce que c’était le contraire pour les petits animaux rapides ? Est-ce que les petits cœurs battaient 1 000 fois dans une seconde ? Est-ce que le cœur dirige notre apparence ? Un jour, Salim avait posé l’oreille sur le ventre d’un chat, son cœur battait si vite, il avait cru qu’il mourait mais il ronronnait, et il plissait les yeux, c’étaient son rythme et sa manière.
Sous la vidéo de la baleine, il écrivit :
Est-ce que vous croyez qu’on voit le monde différemment quand le cœur bat plus vite ? Est-ce que vous pensez qu’on voit le monde plus vite quand le cœur bat plus vite ?
La baleine montait et elle retombait comme une bombe dans la mer. Jonathan buvait du vin dans un grand bol, il avait lu la question et il avait fait des recherches. Il avait copié et il avait collé des phrases sous la vidéo de la baleine :
Le cœur des éléphants bat 30 fois par minute.
Le cœur des chevaux bat 35 fois par minute.
Le cœur des humains bat 70 fois par minute.
Le cœur des chèvres bat 100 fois par minute.
Le cœur des chiens bat 140 fois par minute.
Le cœur des loups bat 90 fois par minute.
Le cœur des rats bat 300 fois par minute.
Le cœur des hérissons bat 5 à 280 fois par minute.
Le cœur des dauphins bat 50 à 110 fois par minute.
Le cœur des cochons bat 100 fois par minute.
Le cœur des rhinocéros bat 146 fois par minute.
Et Salim avait répondu : On voit la baleine en train de sauter, mais le temps est long pour elle. La baleine est en train de voler. On ne voit que deux secondes. Pour la baleine c’est comme une heure. La baleine est un oiseau pour la baleine. Puis il avait copié d’autres choses, et il avait collé des informations sous la vidéo de la baleine, sous les phrases de Jonathan :
Comme le signale William Harvey dans son livre De motu cordi, la circulation du sang, des mouvements du cœur chez l’homme et les animaux : presque tous les animaux ont un cœur, et non seulement, comme le dit Aristote, les grands animaux et ceux qui ont du sang, mais aussi les autres plus petits, qui n’ont point de sang, comme les crustacés et les testacés, les limaces, les colimaçons, les écrevisses, les gammarus, les squilles et beaucoup d’autres, même sur les guêpes et les mouches, à l’aide d’une loupe qui permet de discerner les petits objets, j’ai vu à l’extrémité de leur corps, à cette partie qu’on appelle queue, un cœur battre.
On peut voir un cœur battre, mais le cœur ne rentre pas dans notre esprit. Les choses n’entrent pas dans l’esprit, elles restent à l’extérieur. On ne peut pas comprendre l’extérieur. On ne peut pas comprendre une autre personne, un animal, ou la douleur.
Une femme se coupe la main, elle souffre, elle dit : J’ai mal. Mais on ne connaît pas sa douleur, on l’imagine, elle dit : Comprenez-moi, je souffre, mais on ne peut pas comprendre. Quelqu’un se brûle, on croit connaître sa douleur, mais on ne connaît que la nôtre. On voit notre douleur. On voit le souvenir de nos brûlures, on dit : Je sais combien tu souffres, moi aussi j’ai souffert, mais on ne sait pas ce que c’est, on ne peut pas comprendre. La personne qui souffre ne se comprend pas elle-même dans le temps. Elle ne peut pas comprendre une douleur passée. Elle ne peut pas connaître une douleur future. On ne ressent pas la douleur de la même manière à 8 ans ou à 48 ans. Les deux douleurs sont comme deux animaux d’espèces différentes. Si un homme de 48 ans devait ressentir la douleur d’un enfant de 8 ans, il mourrait sur le coup. Si on déplace une douleur du passé dans le présent, elle tue. On pourrait mourir d’un frisson ou d’une crampe.
Salim avait écrit :
Personne n’a le même visage que tout le monde.
Il avait regardé son propre visage avec la caméra de son téléphone et il avait essayé de voir une forme simple recouverte de peau. Tout ce qui touche une personne se pose sur sa peau. On ne peut pas toucher la personne ailleurs que sur la peau. On ne peut pas toucher un objet ou une pierre pour toucher quelqu’un. Pour toucher quelqu’un, il faut toucher quelqu’un. Les bébés n’ont pas beaucoup de surface, ils n’ont presque pas de peau. Salim avait cherché, il avait trouvé, il avait copié, il avait donné un ordre aux mots dans les lignes, il avait collé :
de 0,24 m2
en moyenne
et
les adultes
ont une surface de
peau de
1,9 m2
en moyenne
La conversation de Salim et Jonathan s’affichait verticalement sous la vidéo de la baleine. Les phrases s’alignaient. Plusieurs fois, ils les relisaient chacun de leur côté. Plus tard, Salim avait écrit des messages privés à Jonathan pour lui dire que les requins du Groenland pouvaient vivre jusqu’à 400 ans. Il avait écrit : A 100 ans, un requin du Groenland est au début de sa vie. Certains requins du Groenland sont nés au 17e siècle. Jonathan avait cherché des images de requins du Groenland et il avait envoyé à Salim les plus belles images de requins du Groenland. Leurs corps étaient lisses, gris, entourés de la mer.
Le jour suivant, ils s’étaient envoyé des vidéos de personnes aux corps rares.
Dans la vidéo intitulée DES SIAMOIS ÉTUDIENT LE DROIT, des frères dans un seul corps roulaient sur eux-mêmes horizontalement dans les couloirs d’une université. Ils portaient un costume spécialement taillé, et des lunettes. En classe, ils s’allongeaient au premier rang, ils posaient leurs ordinateurs sur leur unique ventre. Quand ils prononçaient le son J, leurs lèvres remontaient près de leurs nez. Ils disaient : Lorsque nous mangeons, lorsque nous dormons, nous nous chronométrons. Nous sommes ordonnés, nous chronométrons nos trajets et nos conversations. Peut-être que nous allons mourir le même jour, d’ailleurs c’est presque sûr. Habituellement, on ne peut pas prédire quelles personnes mourront au même instant, mais nous pouvons le deviner : Nous mourrons ajustés, ajustés l’un à l’autre, ajustés dans le temps, c’est très probable. Tous les matins, nos têtes se tournent l’une vers l’autre et nous nous trouvons beaux. Nous nous parlons par la pensée, mais la nuit, nous dormons. Nous n’avons pas de rêves.
Puis Salim avait envoyé à Jonathan une vidéo intitulée UNE FEMME AVEC UN ŒIL SUR LA LANGUE. Dans la vidéo, la femme n’était pas aveugle, mais elle n’avait qu’un œil au niveau de la langue. Elle ne parlait pas, elle ouvrait la bouche pour regarder son fils. Elle tirait la langue et le bébé riait. Il caressait la langue de sa mère. Elle souriait comme les chiens. Son enfant bougeait les doigts sur cette langue. La vidéo était calme, sans parole. On voyait la mère et son fils dans un parc. Puis le bébé rampait dans l’herbe. La mère fermait parfois la bouche comme on cligne des yeux. Quand le bébé criait, la mère écarquillait son œil. Il était vert avec des cils. Puis Salim et Jonathan s’étaient envoyé des vidéos de robots qui sautent et des vidéos de robots qui tombent et des vidéos d’interviews de robots. Salim avait écrit : J’ai l’impression que le squelette de mon visage ne pense à rien, même quand je pense.
Salim ne savait toujours pas comment trouver sa mère, il ne se souvenait pas vraiment de son visage, alors il écrivit le mot VISAGE dans son téléphone. Les visages étaient tous des visages. Il écrivit le mot FORME et il regarda les formes dans l’univers, la liste des différentes formes dans l’univers. Puis il écrivit les mots JAPON, VISAGE et FORME. Il trouva une annonce pour un festival d’expressions du visage à Takayama, au Japon. Il visita le site. C’était une fête traditionnelle au Japon. Chaque année, les habitants de la ville de Takayama présentaient leurs visages devant un public. Ils montraient leurs visages, ils les figeaient comme des masques. Ils concouraient dans 879 sous catégories de sentiments réparties en 10 catégories émotionnelles :
la tranquillité
la joie
la colère
la coupure avec ses émotions
la tristesse
la surprise
la peur
le dégoût
la terreur
la fureur
Chaque émotion se divisait en sous-sentiments. Sur le site, on pouvait voir les photos des visages. Zoomer. Tourner. Aimer. Dans la catégorie Terreur, 6 participants concouraient dans 6 sous-catégories :
traumatisés
glacés de peur
épouvantés
horrifiés
paniqués
pleins d’effroi
Salim compara le visage de l’homme épouvanté avec le visage de l’homme horrifié. Les 2 hommes avaient de grandes mâchoires et des sourcils épais. L’homme épouvanté semblait surpris et terrifié. L’homme horrifié semblait terrifié et dégoûté. En lisant leurs noms, il découvrit qu’ils étaient frères. Il l’avait senti. Deux personnes se ressemblent et, dans le fond, on ne peut pas dire pourquoi. On peut dire : Elles ont le même type de sourcils, elles ont la même mâchoire, mais il nous manque le principal. On ne peut pas dire la ressemblance. On ne peut pas la nommer. Elle ne se trouve pas dans une seule partie du visage, elle est comme par-dessus le visage, elle est dans une impression. Plus bas, sur le site, le sentiment de joie se divisait en 17 sous-catégories :
allègres
bienheureux
comblés
d’humeur enjouée
contents
émerveillés
en pleine forme
épanouis
exaltés
heureux
radieux
rayonnants
réjouis
satisfaits
tonifiés
vibrants
vivifiés
À mesure qu’il regardait les visages, son propre visage changeait. Son visage se reconnaissait dans les visages. L’expression du visage des Japonais semblait se détacher du visage des Japonais pour atterrir sur le sien. Salim pensa que les expressions humaines ne sont que des émotions posées dans un cercle. Quand on simplifie nos visages, ils sont comme un émoji. Les émojis montrent le sentiment dans son expression la plus pure. Les expressions les plus pures montrent le visage hors du temps. Elles sont comme des schémas qui sortent de la matière. Les émojis montrent notre visage en dehors du temps, les expressions pures placent notre personne dans la continuité des expressions humaines depuis toujours. Si nous exprimons purement la joie, notre visage entre dans la continuité de l’expression humaine de la joie depuis toujours.
Sur le site du festival des expressions du visage, à Takayama, les personnes posaient devant une montagne enneigée. Elles montraient leur visage près de la neige. Salim imagina des choses dans la neige, des objets dans la neige, des ordinateurs, des téléphones dans la neige. Il imagina des liquides dans la neige, du café, du jus de tomate, de l’eau bouillante, du thé, du vin, du sang dans de la neige. Il imagina des inscriptions dans de la neige, sur de la neige, des alphabets, des symboles sur de la neige. Puis des papillons, des papillons morts posés sur de la neige, il imagina des moines, les moines dans la neige, sur de la neige, des moines morts dans la montagne, des moines japonais, des moines dans le soleil, debout sur de la neige, des moines vivants, des moines en noir, en hiver, en automne, en été, au printemps. Des moines et les saisons qui passent sur la montagne.
Il écrivit les mots : JAPON, SAISONS et MOINES. Il trouva le blog d’une femme anglaise, elle dormait dans des monastères au Japon, elle était grosse, belle, et jeune. Elle se faisait photographier dans différents monastères. Chaque fois, elle dormait, elle adorait dormir, elle adorait les monastères, elle aimait le Japon. Elle collectionnait des photos d’elle-même en train de dormir dans des monastères au Japon, en hiver, en automne, en été, au printemps. Dans un entretien vidéo, elle disait : I’m a poet.
Salim écrivit les mots : JAPON, JEUNE et POÈTE, et il trouva des images anciennes d’un garçon au visage calme. Il avait un visage dur avec de la colère et du calme, une colère comme calme, mais un calme comme triste, un visage clair. C’était un lycéen, il s’appelait Takuboku Ishikawa, il était mort de la tuberculose en 1912, à l’âge de 26 ans.
Il écrivit les mots : POÈME, TAKUBOKU et COLÈRE. Il trouva 3 lignes. Il les copia, il les colla sur le réseau :
au neuf cent quatre-vingt-dix-neuvième
je voudrais mourir1
Salim aima son propre post. Il aimait ce poème. Il imagina 999 bols éclatés sur le sol, il imagina la forme de chaque partie du bol. Chaque morceau du bol était devenu autre chose qu’un bol. Le bol était devenu un ensemble de petites parties qui n’étaient plus le bol. Il se sentit lui-même comme un ensemble de parties qui n’étaient pas lui-même, comme un corps qui fonctionne, comme un corps assemblé, mais vivant. Il pensa aux morts sur terre, les morts de la terre, il y a beaucoup de morts sur terre. Combien de morts depuis le début de la terre ? Il pensa aux processions de fourmis sur les bords des routes et au mot FOURMI, et à tous les autres mots. Les mots ont été inventés par des morts. Toutes les paroles qui traversent nos gorges ont traversé la gorge de morts. Il le dirait dans une vidéo, les paroles qui ont traversé la gorge des morts leur sont venues d’autres morts. Il s’allongea par terre sans téléphone pour regarder rien. Le sol était humide et les gouttes tombaient.
1 – Tanka extrait de L’Amour de moi, de Takuboku Ishikawa, traduit du japonais par Tomoko Takahashi et Thierry Trubert-Ouvrard, paru aux Éditions Arfuyen en 2003.
Laura Vazquez : La semaine perpétuelle, éditions du Sous-sol, 2021, pages 90-95 et 183-187