Paola Pigani : Le cœur des mortels

Mercredi 3 mars 2021

Paysages urbains, instants fixés dans leur singularité, rêveries permises, ciels et sols mêlés, tout ici se reflète dans l’œil aiguisé de la narratrice ou dans l’objectif, réservé, du photographe.

On ne touche pas, on effleure. On n’affirme pas, on suggère. Ce livre propose les choix poétiques de deux regards complices. La tendresse et la fragilité humaines sont, de nouveau, à l’ordre du jour. (Note de l’éditeur)

Tu entres dans le noir et blanc
Les flancs de la ville
Le chaud des passages

Bientôt
Tu partiras

Dans le mouvement des nuages
Tu partiras
Téter la lumière
Chercher celui
Qui parle
Tout seul
Aux oiseaux invisibles


Ils ne savent pas
La naissance de la ville
Ne voient que ses racines
À ciel ouvert

Fonte
Bitume
Tubulures d’acier

N’ont que le vent
Dans leurs os
Qui rugit et ruine
L’homme en chien de fusil


Il y a
Des passages
Que brisent l’eau et la lumière
Il y a des pas perdus
Sous les ponts

Il y a
Des fraternités au bord du vide

On tend la main vers ailleurs
Le cœur des mortels s’étire
Comme une ombre
La ville n’a plus de rives
À corps perdus
Nous sommes
En elle


Fin de marché
Ils sont deux
Leurs yeux pleins de contresens
Un fruit à la main et
Le sucre aux lèvres
La rue frémit d’eau claire
Ils enjambent les cageots
Les oranges éclatées
Pour aller à la rencontre
D’un baiser
Les vieux balais font un bruissement d’Éden


Nos vies
Prises dans la glace
Ne le seront jamais
Sous la neige
Le fleuve
Respire un autre voyage
On attendra que l’hiver s’éloigne
Les caillots du temps dans
Nos chansons lentes


Là-haut la grue
Offre son grand corps sec
Sa crinoline parfaite
Il gravit l’escalier de métal

À chacun des dix paliers
Il s’arrête, reprend sa respiration
La tête dans le vide
S’accroche aux barreaux
Le vent passe à travers
Ça grince mais
Seul son cœur de grutier pivote

Paola Pigani : Le cœur des mortels, La passe du vent, 2019.


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