Suite à un accrochage, Perowne rejoint les trois membres de l’autre véhicule pour dresser un constat à l’amiable et obtenir qu’ils reconnaissent leur responsabilité dans l’accident. Baxter et ses deux comparses ne l’entendent pas de cette oreille.
Perowne en devine assez sur Baxter pour savoir qu’il ne doit pas s’attarder. Ecartant Nigel et Nark d’un mouvement d’épaule, il se tourne vers sa voiture. « Je refuse de vous dédommager en liquide, dit-il d’un ton sans appel. Je vous laisse mes coordonnées. Si vous ne voulez pas me donner les vôtres, tant pis. Je me contenterai de votre numéro d’immatriculation. Je dois y aller. » Il ajoute, sans grande conviction : « J’ai une réunion importante et je suis en retard. »
La fin de la phrase est couverte par un cri de rage.
Alors même qu’il se retourne vers Baxter avec surprise et voit, ou plutôt pressent ce qui arrive sur lui, il reste en partie dans son rôle de praticien capable de diagnostiquer un manque de maîtrise de soi, une émotivité excessive, un tempérament explosif sans doute dû à un taux insuffisant de GABA sur les récepteurs spécifiques de certains neurones. D’où, certainement, une incidence négative sur la présence de deux enzymes dans le corps strié et le pallidum latéral - l’acide glutamique décarboxylase et l’acétylcholine. Pour une large part, les rapports humains se jouent au niveau moléculaire. Qui mesurera jamais les dégâts causés à l’amour, à l’amitié et à tous les rêves de bonheur par un excès ou un déficit de tel ou tel neurotransmetteur ? Et qui trouvera jamais la moindre morale ou éthique dans le monde des enzymes et des acides aminés puisque tout le monde s’obstine à regarder dans la direction opposée ? Au cours de sa deuxième année à Oxford, éblouie par un professeur aussi séduisant qu’irresponsable, Daisy (la fille de Perowne) a tenté de convaincre son père que la folie était une invention de la société, une combine trouvée par les riches - peut-être déforme-t-il un peu - pour opprimer les pauvres. Le père et la fille se sont alors lancés dans une de leurs discussions enflammées à laquelle Henry a mis un terme grâce à un procédé rhétorique, en proposant à Daisy de lui faire visiter l’aile fermée d’un service de psychiatrie. Elle a accepté par défi, puis l’affaire a été oubliée.
Malgré les troubles oculomoteurs de Baxter et sa chorée - ses tremblements convulsifs -, le coup de poing dirigé vers le cœur de Perowne, et en partie seulement esquivé, atterrit sur son sternum avec une force si colossale que son corps est traversé par un pic d’hypertension, une onde de choc, une sensation extrême qu’accompagnent non pas tant la douleur, mais la décharge électrique de la stupéfaction et un frisson glacial qui se traduit sur le plan visuel par un éclair aveuglant d’une blancheur neigeuse.
Ian McEwan : Samedi, Gallimard 2006, pages 123-124.
D’autres livres de Ian Mc Ewan sur le site des Tisseurs :