Ce deuxième livre d’Emmanuel Darley est obsédant, lancinant comme une musique qui résonne dès les premières lignes. Puis, il nous emporte au-delà du malheur, de l’horreur, dans l’univers d’un homme qui voulait voir la mer. Qui voulait voir sa mère… // Télérama, 5 mars 1997 //

Le père souvent partait, s’en allait chercher de l’ouvrage à l’autre bout du pays, marchant tout le jour pour rejoindre une ferme, un bois ou un chantier et ne revenant de longtemps. Nous restions les frères et moi, la maison pratiquement vide, eux dans le village, moi dans le jardin, dans la cuisine ou couché sur le sol, juste à côté du chien. Le soir, nous descendions en bande pour voir venir le train, du fond des bois là-bas, mais jamais le père n’en sortait et nous revenions tristes le long du chemin creux. Eux, je crois, s’en moquaient, profitant plus encore, moi, tout bas, j’appelais, je priais pour que lui aussi soit présent, qu’enfin nous soyons réunis, je traversais le village, regardant à droite à gauche que le père ne soit pas caché là, en train de boire son verre, sans s’occuper de rien, j’entrais dans l’église, j’allais au lavoir, je poussais la porte de mon cher cimetière et finissais sur le Tondu à scruter l’horizon. Enfin, le temps passait et le père était de retour, plein de pièces et de pain, avec aussi quelques litres de vin et tout reprenait habitude, le jour, la nuit. À table, pour le repas du soir, si nous faisions silence, le père nous disait quelques mots, sur ce qui se passait, ce que l’on pouvait voir, ce qu’il fallait savoir. Et les fils écoutaient, là pas un bruit, pas un geste, nous goûtions ses paroles, l’esprit échauffé.

D’abord les fils quittèrent l’école en m’adressant un petit signe, simplement se levèrent et sortirent de la classe, le maître ne disant rien. Les jours semblaient plus longs alors, le matin je m’en allais, les autres dormant dans la chambre, le midi je revenais et je mangeais seul à la table, le soir je les attendais un moment, assis sur les racines du saule. Dans le village on ne parlait que d’eux, moi je n’existais pas. Je devais bien rire seul, il fallait être gai, avoir bonne figure, le maître, le curé, le boucher me tapaient sur l’épaule ou caressaient ma tête disant Garçon, viens voir ici, garçon, viens donner un coup de main. Disant Voilà le fils du père André. Puis les frères s’en allèrent, un à un. Le matin très tôt, comme la mère, j’entendais le lit qui grinçait, les murmures de courage et les pas sur le gravier, juste avant la barrière. Le père au lever, comptait un de moins et voilà, c’était tout. Vite, on ne parla plus d’eux, le village oubliait, le père n’avait le temps. Le silence revenait. Nous étions tous les deux, nous nous croisions de temps à autre, un sourire vague sur le visage. J’allais à l’école, je rentrais et je jouais, le dimanche j’aidais le père à ramasser les pierres et toujours je riais, car c’était ainsi que l’on me connaissait, pas autrement.

Le père se prénommait André, et l’on disait le plus souvent le père André, le père André ceci, le père André cela, les fils du père André, les vauriens du père André ou bien, mais en baissant la voix, la femme du père André. Certains jours, il fallait que ce soit fête au village, les gens lui donnaient du monsieur, mais c’était quelques fois. En général, le père évitait le village, préférant nous envoyer à sa place, pour les courses, les papiers, aller plus loin chercher ouvrage sauf pour les foins et les récoltes.

Les frères partis, il me venait en tête de les remplacer, je traversais le village en me faisant bien voir, je marchais sur les fleurs et je pissais là où bon me semblait. Je me lavais les pieds dans l’eau de la fontaine, je courais dans les rues en poussant de grands cris mais rapidement je trouvais le temps long et je reprenais mon chemin, sans tracas, souriant. J’aimais simplement entrer dans les maisons, le soir, entre chien et loup, passer par les portes de derrière et sans bruit, visiter les demeures, regarder comment se font les choses, comment dorment les gens et surtout les enfants, je m’asseyais près d’eux et je restais longtemps, immobile, à suivre cette respiration calme, ces visages impassibles, ces menottes agitées de légers tressautements.

J’ai des cris plein l’esprit.

Emmanuel Darley : un gâchis, Verdier 1997, pages 34 à 37.