Quand ils se sont retrouvés seuls dans la chambre du haut, Christine et Bègue ont sans doute très vite, l’un et l’autre, éprouvé le même sentiment d’incongruité, de gêne, comme s’il y avait une ombre d’obscénité qui s’était glissée entre eux, non pas un trouble qu’ils auraient ressenti l’un pour l’autre, mais l’idée encore souterraine de se retrouver ici, deux inconnus, un homme et une femme dans une chambre, près d’un lit, même si autour d’eux il n’y a que des tableaux tournés contre les murs et que le mur principal qui les sépare, c’est d’abord celui de leur différence d’âge.
Et puis ce silence ouaté de la pièce les enferme davantage, ce silence qu’ils ont pu nier ou rejeter, au moins le temps de s’en détourner en tendant l’oreille vers les pas des autres, pendant que ceux-là descendaient les marches et rejoignaient le rez-de-chaussée, puis encore un peu, pendant que les mêmes pas s’amenuisaient en quittant la maison – Christine reconnaissant le frottement du bas de la porte que Patrice avait changé quelques mois plus tôt, avec ce bruit si désagréable d’un crissement de paille de fer –, puis, avec l’effet proche d’un carillon, le frottement du paillasson métallique, la bouffée d’air frais qui entre dans la maison et monte jusqu’à la chambre, la porte qui se referme et les vibrations remontant dans les murs, les bruits des pas encore, mais comme assourdis parce que venant du dehors, s’éloignant vers chez Bergogne en ne laissant bientôt dans leur sillage qu’un son presque imperceptible, auquel pourtant tous les deux s’accrochent, car ils savent qu’ils auraient entendu le moindre mot s’il y en avait eu un, que si un seul mot avait été prononcé il serait venu jusqu’à eux, remontant de la cour à la fenêtre et de la fenêtre à la chambre, et qu’autour de lui, alors, ils auraient pu broder quelque chose à dire ou que, même sans rien dire, il leur aurait suffi pour que l’espace devienne un peu plus habitable entre eux. Peut-être qu’ils ont espéré ou guetté ce mot qui n’est pas venu, cette phrase qui, même en racontant n’importe quoi, aurait servi de tampon pour adoucir la violence de ce silence qui les a maintenus muets dans la chambre, et aurait été comme une indication sur la note – le comportement, les mots à dire ou à taire, les gestes – à tenir ici, dans la chambre où, s’étant reculé d’un bon pas pour ne pas rester collé contre elle, comme si le vrai geste déplacé ce n’était pas sa main tenant un couteau contre elle, le jeune homme avait craint qu’elle interprète cette fausse proximité comme une avance ou un geste déplacé. Dès qu’elle avait senti qu’il avait relâché sa pression, sans rien dire, Christine s’était immédiatement écartée, puis elle avait avancé vers la fenêtre et avait collé les deux paumes contre le verre, presque à hauteur de ses épaules, en penchant son front jusqu’à bien l’appuyer contre la vitre, se penchant sur la cour pour voir si elle apercevait les trois autres, sachant très bien que ce ne serait pas possible – elle connaît les bruits du hameau comme personne.
Elle se demande bien alors pourquoi elle le fait, si ce n’est que ça lui permet d’échapper un peu à la pression qui s’alourdit au fur et à mesure que disparaît la présence des trois autres, pression pas seulement due à l’ignorance de ce qui va se passer maintenant qu’ils ne sont plus ici et qu’elle y est encore, elle, seule avec ce jeune garçon dont l’odeur d’un mauvais parfum, acide et poivré, se confond avec la transpiration et autre chose, peut-être liée à l’excitation, l’adrénaline, elle ne sait pas, mais peut-être que ce qui la trouble aussi c’est le regard du jeune homme sur elle – sa fixité, comme s’il attendait quelque chose d’elle –, mais aussi et surtout la pression des questions qu’elle retient et va lâcher contre lui, car elle ne pourra pas les retenir longtemps, elle le sait, alors qu’elle veut les garder encore un peu par-devers elle, pour mieux les maîtriser et ne pas les dilapider, une salve de questions qui seront comme des armes pour taper au bon moment sur un adversaire qu’on sait plus fort que soi, des armes, oui, qu’il faudra utiliser au moment le plus juste parce qu’elles ne serviront qu’une fois et qu’elles doivent faire mieux qu’aider à comprendre ce que ces types veulent, ce qu’ils font ici, pourquoi leurs lettres anonymes et pourquoi cet acharnement contre elle, eux qui disent ne pas la connaître, qu’est-ce qu’ils lui veulent s’ils ne la connaissent pas ? Et de qui ont-ils parlé qui doit arriver, est-ce que c’est quelqu’un qu’elle connaît ? Celui pour qui ils travaillent et qui aurait des comptes à régler avec elle ? Et pourquoi être partis comme ça chez Bergogne – ils ont parlé de la fête, ils sont au courant de l’anniversaire et de la soirée prévue ? Et, à travers ces interrogations, le flot de questions pour comprendre, le flot plus grand encore des mots pour leur gueuler de foutre le camp – si c’est encore possible d’obtenir quelque chose d’eux –, ou les engager à parler, les faire parler, soutirer d’eux pourquoi ils sont là, ce qu’ils veulent, puisqu’il faut bien qu’ils veuillent quelque chose.
Et maintenant Christine vient de se retourner et se retrouve dos à la fenêtre. Le jeune homme avance vers la porte d’un pas rapide et se retourne en refermant son couteau ; il a presque l’air de marcher d’un pied sur l’autre, comme s’il dansait. Il a replié son couteau en le tenant bien serré dans son poing, puis il sourit – à son poing, à son couteau, elle ne sait pas –, ça dure suffisamment longtemps pour qu’elle remarque comment il le fait avec sérieux et comment il glisse sa main fermée sur le couteau dans la poche droite du pantalon de survêtement, l’enfonçant si profondément qu’il déforme le haut de la jambe – on voit les phalanges et la forme des doigts qui épouse le tissu bleu électrique –, et, pendant qu’elle regarde ça, elle n’a pas encore remarqué qu’il l’observe, le temps que cesse l’aimantation qu’a produite l’image de la main dans la poche du survêt’, à son tour elle lève les yeux vers lui et c’est comme si pour la première fois ils se regardaient : l’un en face de l’autre, sans parler.
Elle décide de ne pas avoir peur, ça s’impose à elle, cette certitude gagne son esprit, c’est à peine une idée, une évidence qui se dresse en elle et que tout son corps applique avant même qu’elle en ait vraiment conscience, car, avant qu’elle puisse se le formuler, elle qui avait vacillé légèrement en arrière s’est redressée, le corps s’est solidement planté, bien droit, le buste légèrement incliné vers l’avant, comme quelqu’un qui va sortir se prépare mentalement à affronter une bourrasque un jour de grand vent ; elle tient face à ce visage congestionné, ses yeux trop brillants, et un instant il ne reste que le souffle des corps et peut-être que Christine a murmuré un léger
oh,
ou même rien – c’est peut-être lui qui a cru qu’elle avait murmuré quelque chose –, bientôt son visage perd tout le sang qui y avait afflué puis redevient rose, puis blanc, puis pâle, presque livide, comme sa voix bientôt, blanche elle aussi, Bon, on va pas rester là de toute façon. J’ai envie que tu me montres tes tableaux. Tu sais, moi, au centre, j’en faisais plein, des peintures. Des trucs, t’aurais vu, même qu’à la fin j’avais l’impression de plus penser qu’à ça.
Non, ça, tu touches pas.
Mais avant qu’elle ait parlé, il s’est déjà tourné vers elle et elle s’est immobilisée, Christine soudain tétanisée par la douceur de son visage, par sa tristesse – ou plutôt que tristesse, elle a vu le débordement d’une mélancolie et d’une infinie douceur, une sorte de tendresse ravagée, et ce mouvement des lèvres qui l’accompagne ; il est là, dans ses mains il tient les dessins qu’Ida avait faits pour l’anniversaire de sa mère, et il a l’air touché de les voir, comme si à ce moment précis elle pourrait lui dire, tu vois bien que c’est ridicule cette histoire. Mais Christine ne saisit pas ce moment. Il pose les deux dessins et cette fois il est bien décidé à affronter la peinture de Christine, à aller la voir de près et à y faire face. Mais ça, il ne peut pas le faire en silence, et c’est pourquoi il commence à parler à voix très haute, pour balancer les choses comme elles lui viennent, mais surtout en les laissant prendre tout l’espace, des mots s’élançant, s’entrechoquant pour que l’autre ne puisse rien dire ni faire sous le tourbillon qu’il va lui assener, pour que lui aussi s’étourdisse de sa propre voix, histoire de ne pas subir la peinture de Christine, car les tableaux des autres sont menaçants, qui en savent toujours plus sur vous que vous sur eux.
Et c’est comme ça qu’il commence, les poings bien enfoncés dans les poches de son pantalon de survêtement, commençant déjà par dire que ça fait longtemps qu’il n’a pas touché de pinceau, parce que, dès qu’il était sorti du centre, où pourtant il était resté pas loin de deux ou même peut-être trois, quatre ans, il avait arrêté de peindre du jour au lendemain, il n’avait pas eu les sous pour acheter des peintures et des pinceaux, et même s’il les avait eus il n’aurait sans doute pas eu l’idée d’acheter du matériel, on n’achète pas ce genre de trucs chez nous. Il a commencé à dire ça en rigolant, ouvrant grand la bouche pour mieux s’en vouloir de l’avoir ouverte, comme plongeant alors ses mains longues et fines pour cacher ses dents et le rose de sa langue, la muqueuse de sa bouche, comme s’il s’en voulait non pas d’avoir ri mais d’avoir pu penser qu’il aurait pu continuer à peindre après ce qu’il appelle le centre – un hôpital ? –, et elle entend bien que pour lui ce centre, dans sa vie, c’est le lieu où il a fait beaucoup de peinture, toujours de la gouache et de l’acrylique sur des feuilles format raisin, et, s’il voulait plus grand, il fallait qu’il agrafe les feuilles entre elles, c’était la croix et la bannière pour récupérer une putain d’agrafeuse parce que les infirmières faisaient la gueule et que je les faisais toujours chier à l’heure d’une émission de télé ou dès qu’elles se barraient sur la terrasse pour fumer et s’asseoir, la joue scotchée contre leur putain de téléphone.
Il raconte tout ça en parlant trop fort, en l’assenant et en marchant vers les toiles de Christine, les approchant, et c’est comme s’il allait les renifler, les toucher : mais non, il n’ose pas. Comme il n’ose pas dire qu’il est impressionné par ce qu’il voit. Il aimerait lui demander pourquoi il n’a jamais su peindre, pourquoi la couleur lui a toujours refusé de s’éclaircir, pourquoi lorsqu’il la maniait elle finissait toujours par s’assombrir, se salir, se décomposer sous ses doigts, pourquoi elle devenait bouillie et terre, pourquoi seul le dessin, parfois, lui faisait la grâce de lui ouvrir un horizon. Et même s’il parle trop fort et qu’il s’interrompt pour glousser et qu’il se retourne parfois comme pour exiger d’elle plutôt des excuses que des explications, il continue à approcher des toiles, il frôle les murs où elles sont accrochées, parfois se penche ou se redresse pour mieux plonger dans un détail, se hisse sur la pointe des pieds, s’approche jusqu’à coller son nez sur un centimètre de peinture comme s’il voulait en pénétrer la matière, en comprendre la texture. Il observe et se tait quelques secondes, comme s’il oubliait que Christine était derrière son dos, à quelques mètres, qu’elle l’observait sans penser à tenter de s’échapper, plus occupée à décrypter son comportement qu’à écouter ce qu’il débite, sans doute pour lui-même, se dit-elle, car non seulement elle ne comprend pas tout de ce qu’il dit – non pas qu’il bégaie réellement même si parfois, par blocs, des morceaux de phrases dérapent et tressautent puis reviennent à leur point de départ –, mais elle doit constater qu’il fait avec ses mots comme elle avec la peinture, disons des repentirs, des reprises, des superpositions qui brouillent la compréhension qu’elle peut en tirer, mais ça n’a aucune importance si elle ne comprend pas ses embardées, elle comprend qu’il ne s’adresse qu’à lui-même, et maintenant elle s’en fiche, c’est comme si elle était seulement une spectatrice qui voudrait quitter la salle mais n’ose pas, se demandant quand ça va s’arrêter, quand il va cesser, mais surtout à quel moment ses frères et lui vont décider de partir ; mais en attendant Bègue parle, ausculte presque les tableaux, avec un œil exigeant et curieux, et il continue à parler pour lui-même, sa voix parfois si basse que de toute façon Christine ne peut rien entendre – c’est moins fort que son cœur qui bat dans sa poitrine, moins fort que son envie de regarder l’heure sans qu’il la voie faire –, mais il lui indiffère d’être entendu ou même d’engager une conversation, il ne s’intéresse pas à elle et ça tombe bien, elle préfère que toute son attention soit portée sur sa peinture plutôt que sur elle, et même si elle ne l’écoute pas vraiment, elle assiste à quelque chose qui la retient, dans lequel elle est en train de se laisser emmener et dans lequel elle va peut-être s’embourber, parce qu’elle y trouve quelque chose dont elle ne sait pas ce que c’est mais qui la trouble, ce jeune homme trop blond parlant tout seul et répétant, en y ajoutant des modulations déréglées, aux écarts trop grands, des variations qui sont comme des relances contraires, des négations, des déviations – son histoire presque criée lorsqu’il s’élance en ricanant, oh moi, je m’en rappelle bien de quand j’étais fou et la nuit où ils m’ont arrêté, quand les gendarmes ont débarqué – puis, chuchotée, ouais, les gendarmes et l’estafette dans la nuit, la gueule du bleu du gyrophare qui envoyait des signaux en morse dans l’espace puis enfin presque balbutiée, j’étais sûr que c’était du morse envoyé dans l’espace, je m’en rappelle, moi je savais que les petits-gris allaient débarquer sur la Terre et je savais qu’on les appelait « petits-gris » parce que c’était la meilleure définition qu’en donnaient ceux qui les avaient vus, moi je savais où ils allaient atterrir et j’étais tout seul à le savoir… Tu peux pas imaginer comment c’est dur d’être le seul à savoir… mais elle était claire, très claire, la nuit, alors je suis allé les accueillir parce qu’il fallait bien que quelqu’un le fasse, dans une ferme que je connaissais et dont je me suis mis à vider la grange en pleine nuit, transbahutant les bûches jusque dans la cour où leur vaisseau allait se poser, et là j’ai foutu le feu à des stères de bois - un brasier gigantesque qui a fait trembler la nuit de son épaisse lumière jaune et orangée et de son odeur d’huile brûlée de fond de gamelle – j’ai dansé comme j’ai pu, un vrai dingue, c’est vrai, j’étais complètement tapé et je me suis mis à poil parce que tout ce travail ça m’a fait transpirer et ahaner comme un vieux bourricot pelé, avec les mouches qui le font chier, et aussi pour ressentir la chaleur du feu parce que même si c’était l’été moi je pelais jusqu’au fond de mes os en attendant qu’ils arrivent. Sauf qu’à la place, c’est les gendarmes que le paysan avait appelés qui ont déboulé et m’ont foutu les menottes dans l’estafette, avec l’odeur de plastique des sièges, le froid des menottes et le fer qui casse l’os, avant que des gars viennent me prendre – l’odeur d’hosto et le blanc toujours repassé des blouses dans leur haleine – me souviens que le fils du paysan était à la fenêtre de sa chambre et me matait avec une gueule de fou quand moi je tambourinais à coups de pied contre les flics, ils en ont pris dans les couilles, les flics, m’ont pas eu comme ça – mes cris, mes gencives qui saignent et les dents qui se déchaussent et baignent dans un liquide dégueu, je m’en souviens aussi, on croit qu’on rêve en y repensant, mais non, les gendarmes et la nuit qui se rabattait comme une couverture trop rêche sur le brasier c’était vrai, tout vrai, horriblement vrai – comme la mort de ton clébard – vrai comme un coup de poing dans la gueule.
Laurent Mauvignier : Histoires de la nuit, Minuit Double, 2023, pages 237-241 puis 245-246 et pages 309-314
D’autres extraits des romans de Laurent Mauvignier sont présents sur le site des Tisseurs :