En cohérence avec les mesures prises face à la crise sanitaire, tous les ateliers d’écriture mensuels et ponctuels animés par Tisseurs de Mots sont annulés. Ile reprendront, certains pourront certainement être repoortés, quand la situation se sera améliorée.

Je m’interroge, parfois. Pourquoi est-ce que j’écris ?
Je pense alors à Jean Michel Maulpoix : « Écrire est une affaire de cicatrice et de sanglots » ou bien :« Écrire ressemble parfois à la montée des larmes ». C’est vrai. Mettre des mots sur le chagrin, permet parfois, non pas de s’en défaire, mais de le tenir à distance, de l’alléger… un peu.
Pourtant les mots, heureusement, ne sont pas que pansement sur nos blessures, sur nos « bleus à l’âme ». Les mots peuvent dire l’exultation, la joie d’exister. Quel bonheur de vagabonder dans le jardin des mots, d’y cueillir non pas seulement ceux du chagrin et parfois même du désespoir, mais ceux aussi de l’amour, de la tendresse , les mots de l’inquiétude, les mots de la colère, les mots qui consolent après des amours dénouées…

Les mots, leurs aspérités, leur douceur, leur musique : tant de mots à choisir, à assembler, après avoir puisé dans leur foisonnante richesse !Mais danger de l’ivresse aussi : on peut se saouler de mots, jouer la séduction, enchanter grâce à une jolie musique de mots. Et vient alors le moment de déblayer, couper, épurer. C’est difficile. On vous dit qu’il faut arriver « à l’os ». Seulement voilà, moi je l’aime aussi la chair douce qui entoure l’os. J’aime la sobriété des phrases courtes, mais j’aime tout autant ce qui se déploie dans de longues phrases, pour accompagner les méandres de la pensée, des sentiments, des émotions.
Et malgré la phrase célèbre de Clemenceau,* pourquoi, mais pourquoi se priver de la couleur, des nuances, que procurent les adjectifs ? Que resterait-il de Colette, la sensuelle, la si vivante, la rebelle, sans les adjectifs ? Et la langue de Giono, de Gougaud, de combien d’autres, sans les adjectifs serait-elle aussi goûteuse, charnue, pleine de saveur ? Le style chatoyant de Chateaubriand, privé d’adjectifs et d’ adverbes, l’aimerai-je autant ? Pourtant bien sûr l’élégante et âpre sobriété de Julien Gracq, celle de Camus, de Le Clezio je n’y résiste pas non plus. Leur langue est si belle !

A bien y réfléchir, je me dis que si nous parlons tous le français, chacun écrit quand même dans SA langue, avec sa propre couleur, sa saveur unique. Écrire, c’est peut-être cela : développer SA langue, creuser pour dire au mieux ce que l’on est vraiment, arriver à exprimer sa singularité, simplement et sans emphase. Être soi. C’est à partir de là que peut naître la rencontre, Car je me dis parfois qu’on écrit toujours pour quelqu’un, même si on ne sait pas pour qui, même si on ne le saura jamais. Je veux le croire : un jour il y aura rencontre.

Alors, pourquoi est-ce que j’écris ? Je n’ai pas vraiment de réponse. J’écris seulement, sans doute, parce que j’aime le faire. Parce que, même si dans le jardin des mots il y a bien des épines, j’éprouve du plaisir à y musarder. Parce que j’espère qu’ un jour un lecteur inconnu comprendra, et aimera même - peut-être - ce que j’ai essayé d’ exprimer.
Et puis les jours où c’est trop difficile de ciseler un texte, je pense au dessinateur qui cherche le dépouillement, la ligne pure, irremplaçable, au jardinier qui bêche inlassablement son lopin de terre, à l’ébéniste qui polit et repolit le bois. Je suis un artisan comme un autre, je travaille avec les mots, c’est mon matériau… je fais ce que je peux. Et pour me rassurer un peu je relis Thomas Vinau :

« Comme tout le monde, je fais ce que je peux. Avec mes silences et le reste. Avec mes peurs de bête. Avec mes cris d’enfants qui ne débordent plus. Je fais ce que je peux… »

Thomas Vinau. (Bleu de travail.)

* « Faites des phrases courtes : un sujet, un verbe, un complément. Quand vous voudrez ajouter un adjectif, vous viendrez me voir » Clemenceau. Conseil aux journalistes.