Le Quatrième mur embarque le lecteur au cœur du conflit du Liban en 1982/83. En 1974 , à Paris, Georges, un étudiant en histoire militant activiste pro-palestinien casseur de facho et féru de théâtre, fait la connaissance d’un grec juif, Sam, ils se prennent d’amitié malgré leurs différences. Sam a un rêve : monter la pièce Antigone de Anouilh sur la ligne verte qui sépare Beyrouth, avec des acteurs de toutes les nationalités et religions du conflit israélo palestinien. Malade, il demande à Georges de le faire. La troupe se compose d’une palestinienne sunnite, d’un druze, un maronite, un chiite, une catholique. Le jeune homme arrive avec sa belle idée de paix, face à des hommes et des femmes qui se haïssent mais acceptent, sans cesser de l’interroger sur ses motivations et sa connaissance de la guerre. Salon Littéraire

Sa voix de théâtre avait une autre voix. Elle chuchotait la soie des mots.

  • Lorsque le rideau se lève, les acteurs sont en scène, occupés à ne pas nous voir, protégés par le quatrième mur.
  • Le quatrième mur ? J’avais déjà entendu cette expression sans en connaître le sens.
  • Le quatrième mur, c’est ce qui empêche le comédien de baiser avec le public, a répondu Samuel Akounis. Une façade imaginaire, que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l’illusion. Une muraille qui protège leur personnage. Pour certains, un remède contre le trac. Pour d’autres, la frontière du réel. Une clôture invisible, qu’ils brisent parfois d’une réplique s’adressant à la salle.

Sa voix sonnait le métal. Il expliquait que chaque acteur avait appris son texte, et qu’il suffisant de quelques répétitions. Il n’y aurait qu’une seule représentation, en octobre. Il faudrait une salle neutre, ni dans l’ouest de Beyrouth, ni dans l’est. Sur la ligne de démarcation. Une ancienne école, un entrepôt, n’importe quoi. Il voulait un lieu qui parle de guerre, labouré de balles et d’éclats. Quatre murs ou seulement trois. Pas de toit, peu lui importait. Il avait visité un cinéma délabré qui lui plaisait. Il imaginait les communautés entrer dans ce théâtre d’ombres par les deux côtés du front. Il les voyait avec des chaises pliantes, des coussins, des bouteilles d’eau, des pistaches. Tous ensemble, rassemblés. Deux heures d’une soirée d’automne. Avec les combattants, crosse en l’air le temps d’un acte.

Sam m’avait décrit son chauffeur comme un prince. La soixantaine, bel homme, grand, mince, le visage anguleux, cheveux gris, moustache et cicatrice ancienne, du coin de la bouche à la tempe droite. C’est elle que j’ai vu en premier. Puis sa main tendue. Son sourire. Et cet accent roulé, qui ourle les phrases en modulant la dernière voyelle. Il y a des hommes comme ça. Au premier regard, au premier contact de peau, quelque chose est scellé. Cela n’a pas encore de nom, pas de raison, pas d’existence. C’est l’instinct qui murmure de marcher dans ses pas.

Imane a souri. Puis elle a inspiré, tendue, poing le long du corps. Elle a baissé la tête, cherchant tout au fond d’elle un autre regard que le sien. Charbel a compris ce que faisait la jeune femme. Il l’a imitée. J’ai cessé de respirer. La fille a relevé la tête. Le garçon a ouvert d’autres yeux. L’instant fut magnifique. Deux acteurs se mesuraient. Ni chrétien, ni sunnite, ni Libanais, ni Palestinienne. Deux personnages de théâtre. Antigone et Créon. Elle le narguait. Il la défiait.

J’ai dit que j’étais le page de Créon, pas le fils d’un peuple humilié. Imane est seulement Antigone. Si elle est ici, c’est parce qu’elle s’est réfugiée dans le théâtre, pas parce qu’elle vit dans un camp de réfugiées. C’est pour ça que mes frères et moi sommes venus. Nous portons des masques de tragédie. Ils nous permettent d’être ensemble. Si nous les enlevons, nous remettons aussi nos brassards, et c’est la guerre.

Charbel avait toujours rêvé d’être acteur de cinéma. Ses héros s’appelaient James Coburn et Clint Eastwood. Il s’est souvent imaginé aux côtés de l’un ou de l’autre, dans la grande rue déserte d’une ville de l’Ouest américain, la main sur la crosse nacrée d’un Colt. Enfant, dans la glace, il a joué avec son regard, imitant les gros plans du cinéma italien. Et puis, il a continué. C’était la première fois que le jeune chrétien parlait vraiment de lui. Il l’a fait sans tricher, acceptant même le rire des autres. Et puis il a récité son moment préféré, lorsque le roi tente d’offrir à Antigone le bonheur, plutôt que la mort. Le bonheur, ce pauvre mot. Et une fois encore, Charbel a laissé la porte ouverte à Imane. Alors, elle s’est levée. Elle a enlevé son keffieh, déroulant ses cheveux à la stupeur de tous. Nabil a détourné la tête. Hussein et Nimer n’ont pas baissé les yeux.

  • Je n’ai jamais vraiment fait de théâtre. Mais j’ai beaucoup encadré les enfants pour adapter des poésies palestiniennes en petits spectacles, à la fois parlés, chantés et joués. Dans notre pièce, j’aime le tête-à-tête entre Créon et Antigone. Il prétend tout faire pour la sauver mais il n’en fera rien. Ils sont en guerre, vraiment. Il lui demande de comprendre le rôle d’un roi. Elle lui répond.
ANTIGONE
Je ne veux pas comprendre. C’est bon pour vous. Moi je suis là pour autre chose que comprendre. Je suis là pour vous dire non et pour mourir.

Imane s’est assise. Charbel faisait la moue. Et il m’a semblé que Sam avait souri. J’aurais voulu qu’il soit là, avec nous. (…)

Deux fenêtres étaient ouvertes. Il était 15h 11. Un hurlement terrible. La stupeur. Tous se sont figés, avant de se jeter brusquement sous la table sans un mot. Ils avaient retrouvés les gestes de l’abri. J’étais le seul assis sur ma chaise, à regarder le plafond. J’ai failli me lever. Nabil m’a tiré par le pantalon en hurlant. Un deuxième avion, un troisième. Je suis tombé de ma chaise au moment où les vitres explosaient.

  • Les juifs ! a hurlé Nakad. Nabil et Hussein ont renversé la table pour en faire un bouclier. Madeleine s’est cognée. Elle saignait du nez.
  • Il faut sortir ! Je veux sortir d’ici !

Sorj Chalandon : le quatrième mur, Grasset, 2013, pages 39 // 96 // 120 // 188 // 201 // 222, 223, 225, 226.