Alain André : Babel heureuse

Jeudi 11 février 2021 — Dernier ajout lundi 5 avril 2021

Le risque de voir la liberté de surgissement de l’écrivant mise en cause par les propositions d’écriture de l’animateur présente un second aspect. En apparaissant d’emblée comme celui grâce à qui l’écriture magiquement advient, l’animateur se gratifie de façon importante, et favorise des processus d’identification forts. Tout le monde attend sa parole magique. Lui seul est paré des plumes du paon.

Ce n’est pas que l’identification en elle-même me semble condamnable : elle constitue une condition essentielle de tout apprentissage. S’agissant d’écriture et de littérature, le roman de la formation de la plupart des écrivain met en évidence l’existence d’identifications stimulantes. (…)

Mais tout de même : n’y a-t-il pas là un sérieux risque de « subjugation » ? Et la construction d’une pratique de création littéraire autonome est-elle compatible avec le consentement à une pareille dépendance initiale ?

La réponse à ce second aspect de la question exige une vue plus globale que celle dont nous disposons pour l’instant du dispositif de l’atelier, et des relations qu’il met en place entre l’animateur et les écrivants. En ce qui concerne les risques de l’imitation, il me semble déjà plus clair que la conception même de l’ouverture - celle d’une combinatoire que chacun est invité à réinventer à sa manière - exclut toute dérive.


Au-delà du « saisissement inspiré » qu’évoque Didier Anzieu, l’atelier doit en effet permettre à ses participants d’intérioriser les éléments de méthode et les savoirs qui permettent d’organiser le chaos inspiré, de travailler le style et la composition, et de faire sortir le résultat du secret du cabinet. Lorsque l’on vise un réinvestissement ultérieur, hors atelier, il est particulièrement important de faire en sorte qu’il s’agisse d’une véritable construction, et non de l’utilisation approximative de recettes dont l’animateur garderait la maîtrise.

(…) [L’animateur] est de moins en moins celui grâce à qui le « miracle » de l’écriture advient sous l’espèce d’un inattendu premier jet, de plus en plus celui qui permet de travailler cette première trace et de la changer en objet littéraire. Il n’est plus le magicien qui change tout un chacun en chantre inspiré, mais celui qui renvoie l’écrivant à sa pratique d’écriture, aux problèmes qu’elle pose, et à la recherche tâtonnante des solutions.

Que cette vancée risque de ressusciter des cauchemars scolaires ne peut servir d’alibi. À toute les étapes du travail de la création, dans la mesure où celle-ci implique aussi un travail intellectuel, se pose la question des habitudes inculquées par l’école, et de leur intérêt tout autant que des « blocages » qu’ils engendrent en effet assez souvent : les ouvertures rappellent les rédactions, la lecture des textes, l’explication de texte universitaire, et tout apprentissage les contraintes de l’inculcation point toujours vécue comme nécessaire. Cela ne doit pas entraîner ad vitam aeternam l’exclusion de tout travail intellectuel dans le cadre de l’atelier.

Le problème peut au fond se résumer de la façon suivante : comment permettre la construction effective d’un certain savoir, et cela sans changer l’atelier en cours de poétique, organisé autour du discours magistral d’un « maître » ?

Alain André : Babel heureuse, Syros Alternatives, 1989, pages 50-51, 188-189

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