Il est dommage (…) que le vrai travail poétique de Pavese soit resté un peu dans l’ombre. Travailler fatigue était un des livres auxquels il tenait le plus : à juste titre, car les beautés altières qu’on y découvre à chaque page, le stoïcisme viril qui l’imprègne de bout en bout, la manière si pleine de représenter le vide, l’art si intense des silences et des pauses, assurent à ce recueil une place unique dans la poésie italienne et européenne, à mi-chemin entre l’hermétisme des uns et le populisme des autres : œuvre suspendue entre le réel et l’irréel, rêve éveillé, mélange de feu et de glace, (…). »

Dominique Fernandez

Atavisme

Caché par les volets, l’enfant respire au frais,
tout en fixant la rue. Par la fente lumineuse,
on voit les pavés sous le soleil. Personne ne marche
dans la rue. L’enfant voudrait sortir tout nu
la rue est à tout le monde et se perdre au soleil.

C’est interdit en ville. Mais pas à la campagne,
s’il n’y avait au-dessus de la tête la profondeur du ciel
qui atterre et déprime. Il y a l’herbe froide
qui chatouille les pieds, mais les arbres au regard
immobile, les troncs et les buissons sont autant d’yeux sévères
pour un corps blême et faible, qui frissonne.
Même l’herbe est étrange et la toucher répugne.

Mais la rue est déserte. Si quelqu’un y passait,
depuis l’ombre l’enfant oserait le fixer
et se dire que tous dissimulent un corps.
C’est un cheval qui passe, ses muscles sont saillants,
et les pavés résonnent. Cela fait très longtemps
que le cheval s’en va, tout nu et sans pudeur, au soleil :
au point même qu’il marche au milieu de la rue. L’enfant
aimerait être fort et bronzé comme lui, et tirer
au besoin sa charrette : alors, il oserait se montrer.

Puisque l’on a un corps, il faut bien qu’on le voie. L’enfant
se demande si tout le monde a un corps. Le petit vieux ridé
qui passait ce matin ne peut avoir un corps
à ce point triste et pâle, il ne peut rien avoir
qui soit si déprimant. Et même les adultes
ou les mères qui donnent le sein au nouveau-né,
ne sont pas non plus nus. Seulement les enfants ont un corps.
L’enfant n’ose pas se regarder dans l’ombre,
et pourtant il sait bien que pour devenir homme
il devra se perdre dans le soleil et se faire aux regards du ciel.

*****

Maternité

C’est un homme qui a fait trois enfants ; un grand corps
vigoureux, qui se suffit à soi. Quand on le voit passer,
on se dit que ses fils ont la même carrure.
Ils sont sortis sans doute des membres de leur père
(la femme ne compte pas) complètement formés,
trois gaillards comme lui. Mais quel que soit leur corps,
pas un pouce et pas même un réflexe ne manquent
aux membres de leur père : ils se sont détachés de son corps
en marchant près de lui.

Il y a eu une femme,
une femme au corps ferme, qui sur chacun des fils
a répandu son sang et qui est morte au troisième.
Les enfants trouvent drôles de vivre sans la femme qu’aucun d’eux
ne connaît et qui, péniblement, les a faits tous les trois,
en se perdant en eux. Cette femme était jeune,
elle riait, elle parlait, mais prendre part à la vie
est un jeu périlleux. C’est ainsi que la femme
y est restée sans un mot, fixant des yeux hagards sur son homme.

Les enfants ont tous trois une manière de hausser
les épaules que cet homme connaît. Aucun d’eux
n’a conscience d’avoir dans ses yeux, dans son corps, une vie
qui était pleine, en son temps, et rassasiait cet homme.
Mais quand au bord du fleuve, il voit un de ses fils
se pencher et plonger, il ne retrouve plus l’élan
qu’elle avait en nageant, ni la joie de leurs corps
engloutis. Il ne retrouve plus ses enfants
s’il les voit dans la rue et les compare à lui.
Depuis combien de temps a-t-il fait des enfants ? Ses trois fils
au contraire, marchent d’un air bravache et l’un d’eux, par erreur,
a déjà eu un gosse, sans avoir une femme.

*****

Tu es comme une terre
que personne jamais n’a nommée.
Tu n’attends rien
si ce n’est la parole
qui jaillira du fond
comme un fruit dans les branches.
Un vent vient jusqu’à toi.
Arides et fanées, des choses
t’encombrent et vont au gré du vent.
Membres et mots anciens.
Tu trembles dans l’été.


Cesare Pavese : Travailler fatigue - La mort viendra et elle aura tes yeux, Poésie Gallimard, 2019, pages 86-87, 139-130, 191.