Ce livre est le récit d’un braconnier qui toute sa vie a traqué un chamois, maître de la forêt, roi de sa harde, qu’il domine depuis des années. Le voilà au déclin de sa vie, un dernier face à face avec le braconnier arrive.

On s’élève à chaque instant du récit, porté par une écriture épurée, cette langue tout à la fois subtile et rocailleuse amenant le silence, la solitude mais aussi la dimension des cimes.

C’est un petit bijou de seulement 80 pages, c’est dense et une puissance anime ce texte. Cette traversée de la forêt, cette marche vers les sommets de la montagne, ce cheminement nous hissent au cœur du monde et l’on ressort apaisé en se disant que nous appartenons pour une minuscule part à cet immense puzzle où l’infiniment grand et l’infiniment petit se rejoignent.

Publié par Isabelle Le Cleac’h le 8 avril 2012 dans Lire, voir, écouter.

Les sabots des chamois sont les quatre doigts d’un violoniste. Ils vont à l’aveuglette sans se tromper d’un millimètre. Ils giclent sur des à-pics, jongleurs en montée, acrobates en descente, ce sont des artistes de cirque pour le public des montagnes. Les sabots des chamois s’agrippent à l’air. Le cal en forme de coussinet sert de silencieux quand il veut, sinon l’ongle divisé en deux est une castagnette de flamenco. Les sabots des chamois sont quatre as dans la poche d’un tricheur. Avec eux , la pesanteur est une variante du thème, pas une loi. Il les posa à l’aube dans un brouillard épais à ne pas voir le sol, et les trouva mal assurés. Aussi attendit-il que son cœur pousse ses battements jusqu’à la pointe de ses ongles et que le jour croisse en même temps que les coups. Il ne voulait pas céder, baisser sa corne gauche devant un mâle plus jeune, aux forces seulement plus neuves. Il flaira l’horizon pour savoir où ne jamais plus revenir, ni se laisser surprendre. Le jour au franc soleil sécha vite le brouillard, un ruisseau de lumière, venant de l’est, parcourait le troupeau qui s’y abreuvait, museaux levés. Ils étaient bien des mètres au-dessous de lui. De son abri à l’ombre, il en vit la force, la quantité, qui supporte les pertes. Ils n’étaient pas courageux, ils étaient nombreux, valeur qui donne de la force aux plus faibles. C’était ses fils, sortis des poussées de son flanc. Il n’en était pas fier, il avait fait ce que voulait la vie. Ils pouvaient s’ exposer en pleine lumière.

pages 16, 17

Une pierre de fleuve lui sert à briser la forme ronde du pain de seigle, il l’émiette dans du lait. Avec un bout de fromage, c’est là son dîner. L’hiver est une mâchoire autour de la cabane, dehors il plonge ses pas au-dessus de la cime des arbres. Il va se ravitailler en fromage et en lait dans la dernière ferme restée en altitude. IL faut traverser deux couloirs exposés aux paquets de neige prêts à s’écrouler. Il y va la nuit, quand le froid serre le noeud des avalanches. Il descend au village si le temps se dégage, une fois par mois pour remplir son sac à dos de pommes de terre, d’oignons, de riz, de lentilles. Il fait le tour des saluts, écoute les discours habituels, les projets pour la route, le téléphérique : ça ira mieux, et qu’en penses-tu, ça ne marchera pas. On lui dit également si quelqu’un est mort, et alors il y a une visite à faire. Il attend la sortie des enfants de l’école, le nouveau monde, les voix continueront quand son harmonica se taira. La vie sans lui est déjà en chemin. Il remonte à la cabane alors qu’il fait nuit, laissant la trace de ses crampons sur le dallage de la glace. Sa canne en cerisier est munie d’une pointe en fer pour goûter le sol, elle a le son ami des pas d’aveugle.

page 44

Certaines caresses ajoutées à une charge la font vaciller. Il but une gorgée et laissa sa main autour du verre. Si la femme l’effleurait maintenant, sa résistance, la charge et la hotte, s’écroulerait. Elle ne le fit pas. Sa respiration retrouva son allure, il finit son verre, retira sa main et se leva. Il paya son vin, pas celui de la femme, sinon le patron du bistrot en aurait parlé tout l’hiver. Il faut savoir vivre dans un village. Dans un endroit où tout le monde se salue par son prénom, il existe des usages inconnus à la ville.

page 58


Erri de Luca - Le poids du papillon par Librairie_Mollat

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