Proposition d’écriture réalisée à Cunes par Mariane Kieffer, lors d’une journée conviviale où certaines des membres des tisseurs se sont essayées à l’animation.

Proposition


1. Lecture d’un extrait de Mathias Malzieu : « La Mécanique du cœur » pour l’univers de l’artiste et de Sylvie Germain : « Les personnages », Gallimard - l’un et l’autre - p. 61/62.

2. Écrire un texte qui commence par : « C’est le jour le plus froid du monde. C’est aujourd’hui que je m’apprête à naître. » Écrire à la première personne. Au milieu de votre texte placer la phrase suivante : « C’est le jour le plus chaud du monde. » Terminer votre texte par : « Cette fois je ne la verrai plus jamais. »


Les textes

C’est le jour le plus froid du monde

C’est le jour le plus froid du monde. C’est aujourd’hui que je m’apprête à naître. Cette nuit, la température est descendue à moins trente. J’étais bien blottie dans mon cocon liquide, recroquevillée et suçant sagement mon pouce. Je savais que l’heure du grand passage était imminente. Les battements du cœur de ma mère s’étaient accélérés. Sa voix douce se brisait par intermittence et sa respiration qui d’ordinaire m’apaisait était haletante. Cette nuit, je l’avais sentie inquiète. Elle s’était levée plusieurs fois pour mettre des bûches dans le poêle. Elle frissonnait dans sa chemise légère et une toux rauque faisait trembler ses belles épaules.

Dehors, le gel figeait la sève des arbres. Des craquements sinistres de branches alourdies emplissaient l’espace de cris d’agonie. Des troncs innocents éclataient comme des fruits trop mûrs. Le froid broyait inexorablement tout ce qui tentait encore de vivre à la surface du sol. Ma mère gémissait avec la terre, se contractait sur mon petit corps comme pour me protéger davantage de cet ennemi implacable. Moi, frêle esquif dans la tourmente, je m’accrochais à mon nid douillet de mes petits doigts ténus. Et puis un long hurlement du vent accompagna celui de ma mère. Un glissement vertigineux dans un long boyau, la tête la première. Une douleur fulgurante dans mes poumons. Et puis, ce froid glacial qui m’enroba tout entier. J’étais née.

Le cordon nourricier me reliait encore à ma mère. Elle m’examina longuement, puis rassurée, me fit cadeau de son merveilleux sourire. « Bienvenue ma petite Anouchka. Que tu es belle. » Et elle me mangea de baisers. Elle me pressa sur son sein qu’elle avait généreux pour me tenir chaud. Nous restâmes ainsi un long moment, peau contre peau, à nous humer et nous dévisager. Il en sortait des mots doux de sa bouche tendre. Des mots impossibles à geler même par un froid à pierre fendre. Avec un gros soupir résigné, elle prit ses ciseaux de couturière et me sépara d’elle tout en chantant Ninotchka, cette berceuse que je connais si bien. Je trouvai instinctivement son sein et me mis à téter goulûment ma nouvelle vie.

Aujourd’ hui, c’est le jour le plus chaud du monde. Des troupeaux de nuages noirs s’amoncellent dans le ciel comme de mauvais présages . Le tonnerre roule des cailloux comme au lit du torrent. Des éclairs effrayants menacent de nous anéantir. Dans ce clair-obscur inquiétant, nulle brise pour rafraîchir les fronts. La sueur glisse le long des corps. Les poitrines palpitent dans l’atmosphère oppressante. Ma mère gît sur son petit lit blanc, haletante. Pauvre corps émacié par la maladie. Ce corps tant aimé qui m’a donné la vie. Ce corps qui ne pèse plus bien lourd. Je la prends dans mes bras. Tendrement, j’essuie son visage parcheminé où larmes et sueur s’insinuent dans les sillons. Sillons de rires, sillons de chagrins, sillons d’une vie tant labourée. Je la berce. C’est elle mon enfant à présent. Instinctivement, je lui fredonne la chanson qui a illuminé toute mon enfance et celle de mes enfants. Son souffle s’apaise. Elle serre mes mains dans les siennes. Elle sourit. Sa voix n’est plus qu’un filet de source qui se tarit : « Tu te souviens Anouchka, quand tu es née, il faisait si froid que j’ avais peur de te perdre. Et aujourd’hui, il fait si chaud que c’est toi qui a peur de me perdre. » O Mamotchka ! Ma petite maman… Elle a fermé ses yeux d’océan sur son merveilleux sourire, pressant mes mains sur son cœur, sa tête contre ma poitrine.

C’est comme ça qu’elle est partie, tout doucement .

Je ne la reverrai plus jamais.

Danaï


C’est le jour le plus froid du monde ; C’est le jour où je m’apprête à naître. La vie m’a conduit jusqu’à ce jour ,ou devrais-je dire j’ai conduit ma vie jusqu’à ce jour ? Les deux , sans doute. Les hasards de la naissance, de l’éducation, des rencontres, m’ont amenés assez tôt à désirer, à œuvrer, à organiser tout pour qu’enfin ce jour, le jour du début de ma vraie vie arrive. Depuis tout petit je suis fasciné par le froid, la neige, la glace. Les matinées d’hiver je m’échappais pour aller me rouler dans la neige, construire des bonhommes, plus tard des igloos. En grandissant, j’ai saisi toutes les occasions pour nourrir mon attirance pour les régions les plus froides du monde : lectures, films, conférences mais aussi pratique de l’alpinisme, du ski, escalades de cascades de glaces ,….Je m’efforçais de m’endurer au froid. Après mon bac je fis des études de géographie et d’ethnologie, une maitrise sur la dérive des icebergs et une sur les éleveurs de rennes finlandais, mais mon souhait, mon rêve d’enfant le but de toute cette pré-vie, c’était d’organiser un grand raid en solitaire dans les régions glaciaires du pôle nord.

Enfin ce jour est arrivé ! Après des milliers de démarches, de lettres, de courbettes, j’ai enfin réussi à réunir tous les éléments pour naître. Dernières concessions aux sponsors, aux média, aux amis, à la famille et,

enfin, je m’élance seul sur le grand blanc.

C’est le jour le plus chaud du monde. Cinq heures que je marche, que je glisse, que je patine. Le ciel est bleu foncé, bleu polaire. J’ai chaud, trop chaud mais je sais que si j’enlève des couches le froid va me pénétrer et que je ne vais plus pouvoir m’en débarrasser.

Il fait chaud il fait bleu il fait blanc

Je m’arrête un instant m’installe sur mon traineau laisse errer mon regard

sur toute cette blancheur infinie qui m’entoure

et réalise soudain que j’ai oublié mes lunettes de soleil. En une journée mes yeux seront brulés. Cette blancheur infinie cette fois , je ne la verrai plus jamais..

Bernadette


C’est le jour le plus froid du monde. C’est aujourd’hui que je m’apprête à naître. Des mois déjà que je suis au chaud à l’intérieur et je crois que cette fois-ci, je suis prêt à venir au monde. J’en ai eu la conviction en sentant le corps maternel plus tendu plus ramassé plus enserrant. Le timbre de la voix de ma mère s’est fait plus clair plus distinct plus singulier. Ce matin, j’ai entendu l’étrange résonance des pas sur le sol gelé, l’aigu du grattement contre la glace, le déplacement de l’air avec le balancement du ventre qui me porte. Ce matin, j’ai cru percevoir le silence qu’impose le froid quand, allongée, maman tentait de reprendre possession d’elle-même, je suis sûr de l’avoir reconnu le mouvement de ceux qui se débattent en sous sol, leur combat pour continuer à progresser aller de l’avant. Maman s’est mise à l’écart, elle ne voulait pas la présence des autres autour d’elle, elle savait qu’elle n’avait besoin de personne, elle voulait ce moment seulement pour elle et moi. Sans perturbation. Elle avait choisi un lieu protégé de la bise qui soufflait par rafales, recouvrant envahissant occupant l’entière surface de ce pays trop plat. Elle avait choisi l’un des rares abris qu’il restait dans ce paysage saisi tétanisé en ce jour le plus froid du monde. Je suis né. Certains disent délivré, donné à la vie qui s’ouvre au devant de soi. Moi, je dirais plutôt écarté d’une vie plus douillette plus chaleureuse, de la vie du jour d’avant, du jour le plus chaud du monde. Quand on est dehors, rien n’est pareil : les gargouillements de la digestion de maman sont remplacés par le souffle continu du vent qui caresse la glace. Les battements réguliers du cœur maternel, rien ne les remplace, pas même leurs échos quand appuyé contre sa poitrine en quête de lait nourricier je recherche la chaleur de son corps. L’informe ronflement de la voix maternelle paraît plus sonore plus grave aussi plus inquiétant maintenant que je vis dehors. Maman ne m’a pas donné de nom, elle est restée au niveau du grognement. On ne donne jamais de nom dans la famille, pour autant j’ai rapidement su que cela ne nous empêcherait pas de nous appeler, de nous reconnaître parmi la mutitude. Deux ans maintenant que je la suis partout. Deux ans à écouter son patient enseignement pour chasser pour attraper le poisson dans un trou de glace pour suivre les chemins des saisons et reconnaître les lieux qui protègent du danger. Deux années à vivre l’un avec l’autre, l’un pour l’autre, l’un contre l’autre. Et aujourd’hui, maman est pleine de violence, elle me repousse inlassablement dès que j’emboîte mes pas dans les siens, elle menace, elle montre des dents, elle me bouscule. À plusieurs reprises déjà, elle a tenté de partir seule me maintenant à distance par ses grognements. Je n’ai rien lâché. À force de ruse et d’obstination, je me suis rapproché d’elle. Sa colère est montée plus violente encore quand elle s’est postée devant moi, tête contre tête. J’ai compris qu’elle pourrait frapper si… Alors, je l’ai juste regardé. S’éloigner. J’ai compris que cette fois, je ne la verrai plus jamais.

Igor


C’est le jour le plus froid du monde.
C’est aujourd’hui que je m’apprête à naître.

Mon père n’est pas là. Dès la première heure, père absent.
Les cristaux de glace entourent chaque végétaux. Tout est figé, en attente.
De temps en temps, un cri vient briser la glace.
Autour de ma mère un halo de chaleur.
La sueur et le désespoir s’emmêle.
Je ne suis pas espéré, je ne suis pas attendu.
Si ma mère avait eu une gomme, elle aurait effacé cet instant, il ne serait resté que des résidus grisâtres, balayés d’une main.

Bon, en fait je raconte des craques.
Il y a mon père, ma mère, mes frères et mes soeurs. Wo, wo….
Papa est calme. Ma mère s’active autour de la valise, la main sur le ventre. Elle vient de perdre les eaux.
Les autres cancrelats sautent dans tous les sens, à vous rendre maboule.
Les unes crient : On va avoir, une t’ite soeurreuuuhhh !
Les autres beuglent : On va avoir un p’tit frèrereuuuhhh !
Pitoyable ! Qu’est ce que je viens faire dans cette bande de fadas ?
Le 7 ème en plus. On dit que le 7 ème est celui qui porte le don.
Le don de tous les zigouiller aux premier regard ?
Bon, je charrie un peu, doit y’avoir pire, je vais juste être le petit dernier.
Ça y est, ma mère rentre son gros ventre en ahanant dans la voiture.
Mon père, donne ses dernières recommandations à la grand-mère.
Il demande aux arsouilles de se la fermer un peu et d’être sage.
Je crois qu’il peut toujours courir !
On ouvre les fenêtres, il fait + de 1000° dans cette bagnole,
C’est le jour le plus chaud du monde, celui que j’ai choisi pour apparaître sur cette terre.

Je m’appelle Jean.
Je n’ai pas de nom de famille, pas encore.
Peut-être se sera : Jean tout seul, Jean till’quand même, Jean peut plus, des fois, sans doute.
Mon père, sûrement une ombre du samedi soir, qui a frotter cette gamine, qui est ma mère un peu trop fort à l ’arrière d’une voiture. Ses parents, à ma mère, on dit non, pas d’avortement. On fait pas ça chez nous. Maintenant, t’es bien punie, t’iras jusqu’au bout de tes conneries.
Ma p’tite mère a bien souffert.
Jamais connu une douleur pareille.
On a dû lui faire une césarienne. Elle portera ma marque toute sa vie durant. Elle ne pourra pas m’oublier. Quinze ans. elle a encore des posters de stars au-dessus de son lit et des peluches aussi.
La pilule qu’elle n’a pas prise est restée coincée dans sa gorge avec un goût amer de vie déjà gâchée avant d’avoir commencé. _T’en fais pas petite mère, je suis un ange, encore pour un instant et je sais que je vais devenir grand, sans toi, c’est évident.
Des pas, un bruit de porte qui claque, des voix, c’est la dame en blanc, elle me prend, me tend à ma petite maman pour un baiser, non, elle tourne la tête, ses yeux sont noyés, regard et visage dévasté.
L’infirmière essaie un mot gentil, me sert contre son sein attendri.
Elle à l’habitude, mais elle ne s’y fait pas.
Elle prend le petit sac que ma petite mère avait préparé pour moi.
Quelques affaires, neutres, un petit ours que toujours je garderai.
La porte se referme, je ne la verrai plus jamais.

Veronik


C’est le jour le plus froid du monde, c’est aujourd’hui que je m’apprête à naitre, mais, le fallait-il vraiment ? Nous étions elle et moi dans une complète sérénité, elle me protège et je la rassure, qu’en sera-t-il de notre communion ? Elle, reprenant à plein temps ses féminines occupations et moi survivant parmi les vivants. J’ai jusqu’à cet instant réussi à la garder rien que pour moi, il y a bien eu quelques alertes, mais je n’ai pas voulu, je suis resté. Je le sens bien que son corps lui commande de me laisser partir, mais cette douleur qui la ravage est bien la preuve que tout n’est pas si simple ! et que le naturel n’est pas que je sépare d’elle ! J’ai tellement vécu en elle et par elle, je l’ai entendu me parler, me chanter, me caresser, à ce point tel que je peux dire que je l’ai vu, oui ! vu, elle est si belle, si belle dans son amour ! C’est aujourd’hui le jour le plus froid du monde, et c’est le jour le plus chaud du monde, il fait froid, il fait chaud, quelle importance ? La vraie température est la sienne, la vérité est la sienne, elle a eu froid, j’ai eu froid, elle a chaud et j’ai chaud, il faudra désormais que j’ai froid moi-même, que j’ai chaud tout seul, que je ne la vois plus, telle qu’en nous deux, telle que personne ne la voit. Je ne serai plus que l’un de ceux qui l’entourent, et, cette fois je ne la verrai plus jamais.

Colette