J’attache de la valeur à toute forme de vie,
à la neige, à la fraise, à la mouche.
J’attache de la valeur au règne animal
et à la république des étoiles.
J’attache de la valeur au vin tant que dure le repas
au sourire involontaire, à la fatigue
de celui qui ne s’est pas épargné,
à des vieux qui s’aiment.
J’attache de la valeur à ce qui demain
ne vaudra plus rien et à ce qui aujourd’hui
vaut encore peu de chose.
j’attache de la valeur à toutes les blessures.
J’attache de la valeur à économiser l’eau, à réparer une paire de soulier, à se taire à temps, à accourir à un cri, à demander la permission avant de s’asseoir, à éprouver de la gratitude sans se souvenir de quoi.
J’attache de la valeur à savoir où se trouve le nord dans une pièce, quel est le nom du vent en train de sécher la lessive.
J’attache de la valeur au voyage du va gabond, à la cloture de la moniale, à la patience du condamné quelque soit sa faute.
J’attache de la valeur à l’usage du verbe aimer et à l’hypothèse qu’il existe un créateur.
Bien de ces valeurs, je ne les ai pas connues.
 
Erri de Luca
Valeur ( Valore)
Vent de
(Vento di)
 
Les eaux dormaient sous l’infini immobile.
L’hébreu ancien écrit ce premier vent
avec un verbe d’ailes : « merakhefet »,
traîne d’Elohim sur les eaux.
Il excitait les visages : remous, lames embruns
et après son passage revenait la plaine, la nuit goudronnée.
Harpe, clavecin, fifre : à quel instrument de pêche
au corail sonore ressemble le « merakhefet » ?
Un sirocco brûlant qui suce des gouttes de sueur sur le dos,
une faux qui abat les tiges, un peigne sur une tresse, un caillou lancé par une fronde,
un suçotement de nourrisson, la claque de l’air
entre l’
explosion et l’arrivée
d’un obus dans une cour ?
Sourde est l’écriture, c’est au musicien,
à l’enclume en argent de son oreille,
d’avoir la vision.
Sans une luciole de syllabe, il voit de la musique dans la nuit.
Qu’il vienne et frappe les deux silex ensemble,
qu’il donne l’étincelle au diapason,
qu’il déchaîne la version sonore du vent d’Elohim
qui se frotte sur les océans noirs.
 
Erri de Luca
Œuvre sur l’eau
Poésie Sechers