28 octobre J’apprends que j’ai reçu le prix de la Langue française pour mon œuvre………En toute hâte, j’improvise un petit texte puisque je ne pourrai pas aller chercher le prix………. "Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où Le héron au long bec emmanché d’un long cou…« Et voilà qu’avait surgi devant mes yeux, j’avais cinq ans, un animal que je n’avais jamais vu auparavant. Une vingtaine de mots lus à haute voix par l’institutrice avaient créé ce miracle. Je remontais vers chez nous du Vieux Port à la rue de la République, le volatile à mes côtés. Je date de ce jour la conscience que je tenais désormais le fil magique qu’il suffit de tirer et de dérouler pour faire surgir l’entière création. Ce fil-là, je ne l’ai plus jamais lâché. Née sous les bombes et les affres de l’errance et de l’exil j’avais désormais trouvé ma patrie : la langue française. J’avais touché terre ; jusqu’à aujourd’hui dans les nuits les plus sombres de ma vie, celles qu’une aventure vertigineuse appelée maladie m’a fait traverser, ce sont encore les mots qui ont coulé sans relâche de ma bouche et ont tissé des heures durant comme un filet de lumière qui me retenait de tomber dans l’abîme de la mort. Ce sont des centaines de vers et ces pages de prose apprises par cœur qui m’habitent et m’ont fait écrivain. Souvent je ne fais en écrivant que suivre la lumière glissée de la langue qui capte elle-même ce qu’à peine j’ose penser et dire. Servir cette langue a anobli mon existence……Mon plus grand bonheur eût été à l’occasion de ce prix de partager avec les jeunes immigrés en France l’expérience que j’avais faite enfant, impérieuse et déterminante : » Ne cherche pas une nouvelle patrie dans l’espace, elle est dans la langue. Contre toute attente et toute espérance, un immense patrimoine t’attend sous scellés." Comment nous contaminer les uns les autres de ferveur et de vie ? Voilà la question qui me hante et qui m’a menée si souvent, le cœur battant, à la porte des classes d’école.

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…me voilà parvenue (mais je ne le sais pas encore) à ma dernière conférence……Une remontée de mémoire que la guerre du Liban suscite en moi m’inspire ces mots : « J’ai sept ou huit ans. Une amie d’école à qui j’ai confié que j’écris des poèmes me ramène chez elle à sa maison, dans une famille d’émigrants libanais. J’entre dans un logement misérable comme ils le sont tous autour de l’Evêché à Marseille dans les années d’après-guerre. Une pièce sombre. La silhouette d’un vieil homme dans un fauteuil m’apparaît au fond de la pièce. Il se redresse lentement, se met debout. La main sur le cœur, il se penche vers moi : »Je m’incline devant la poétesse". Saisissement. Les oreilles me bourdonnent. Quand je rentre chez moi en courant quelques minutes après, je me sens comme soulevée du sol. Celle devant laquelle ce noble vieil homme s’est incliné n’existe pas encore. Un jour pourtant elle sera. « Un jour tu seras. » C’est cette promesse glanée dans un regard d’adulte qui a constitué mon trésor. L’éducation n’est qu’un tissage de regards.

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Si je limite à six mois pour l’instant cette expérience d’écriture, ce n’est certainement pas du fait de la prédiction du jeune médecin de Krems qui décréta péremptoire : « Vous avez six mois à vivre au plus ». J’aime seulement la limite qu’elle m’offre dans le temps pour un projet de Vie. Et le temps m’a servi de réceptacle pour recueillir l’eau de source qui « coule, coule, quand tu n’en obstrues pas le passage ». Le titre restera : « Derniers fragments d’un long voyage ».

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Et il y eut encore, peu après, la visite de notre vieil ami G.W., médecin joyeux et anticonformiste. Au moment de partir, il me dit : « Quand je voie la joie qui t’habite, je n’ai plus besoin d’en savoir davantage. La situation est claire. Le chemin de souffrance, il est à toi, OK. Mais le chemin de connaissance, tu n’as pas d’autre choix que de le partager avec nous. » Je lui montre du doigt mon manuscrit sur la table. « Voilà » Et je rayonne comme un enfant qui vient de réussir son tout premier pâté de sable.

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Les six mois de vie que vous m’avez naïvement accordés le 1er septembre 2006, cher jeune docteur de Krems, je les dépose à vos pieds avec leur fruit le plus juteux : ces pages. Ma gratitude est totale.

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