Aujourd’hui Marie, qui est bonne lavandière, commence la lessive de printemps. Elle est allée faire, les jours précédents, celles de la Cassoire, des Cherdeau et de la Lande Simon. Elle ouvre les deux battants d’une armoire et plonge les bras vers le fond d’où elle ressort du linge qu’elle serre contre son ventre. Elle traverse la pièce en direction de la porte et le dépose, dehors, dans la brouette recouverte, à l’intérieur, d’un morceau de vieux drap propre. Elle retourne à l’armoire et rapporte en plusieurs va-et-vient les chemises et les draps salis depuis l’automne dernier. J., près de la brouette, établit l’équilibre des piles. Quand la brouette est près de déborder, Marie arrive avec un dernier drap dont elle recouvre le tout et qu’elle coince ferme de chaque côté. À l’avant ; la case de bois et le savon. Marie a pris les deux bras de la brouette, et, après le coup de reins nécessaire pour accéder à la route par la pente herbeuse, c’est la tranquille platitude du goudron. J. est à côté d’elle, court en avant, fait le tour de la brouette, passe derrière elle et repart en avant-garde. Elles arrivent à la rivière, déposent le linge en tas sur la pierre et Marie s’agenouille dans la case. Elle trempe chaque pièce largement ; les draps s’imprègnent de l’eau sur laquelle ils flottent un moment et, quand leur poids tire les bras, Marie les ressort, les savonne, les frotte et les dépose de l’autre côté. Puissants draps gris des nuits où s’appesantissent les corps gris, les pieds noircis, les étangs de saleté incrustés par la sueur. D’un dur frottement obstiné, jointure des doigts râpant la toile, elle fait peu à peu ressurgir la trame blanche. Une deuxième fois, chaque pièce est retrempée ; la rivière emporte les auréoles jaunâtres. Nouveau savonnage. J. s’est occupée des petites pièces. Le jour baisse quand elles remplissent la brouette pour le retour, deux fois plus lourde qu’à l’aller. J. traîne, ses pieds glissent dans les sabots et les chevilles s’entrechoquent jusqu’à l’écorchure. Marie, tête baissée, pousse des reins et des épaules pour dépasser, un à un, les peupliers en bordure de route qui sombrent dans la nuit.

Christiane Veschambre : Le lais de la traverse, éditions des Femmes, 1979.

Vos témoignages

  • michelle foliot 19 mars 2014 13:31

    Il arrive qu’une lecture nous ramène à des souvenirs « racontés » car ceux-ci nous ont été transmis oralement . Ils nous donnent à voir comment nos grands parents ont fait face à une difficulté de vivre , avec beaucoup d’énergie, de volonté et peu moyens ; les aînés poursuivant leur tâche, accompagnés de leurs enfants, ceux-ci ne pouvant être livrés à eux-mêmes. Aujourd’hui, qui pourrait imaginer une situation pareille où autant de labeur pénible correspondrait à un salaire complémentaire pour les femmes.