(à propos de "Les Mots pauvres") (…) Tout est mesure, pudeur, admirable retenue ; le prétexte des mots ne recouvrira pas d’emphase le bonheur du cœur. « Que ma joie demeure » chante le musicien. La femme sans voix accueille une joie de même essence. La scène finale où l’homme montre l’étendue de neige à travers les branches, est comme un poème d’espérance. (…) La confidence émouvante, la voix qui est toute pureté, nous introduisent dans les fonds comme il y a les fonds marins, sombres et merveilleux, tant et si bien qu’on aimerait aller encore plus loin et qu’on emporte en soi une parabole du silence.

Lucien Guissard La Croix (janvier 1997)

(…) D’évidence, cette écoute essentielle de soi au monde, cette façon de « tresser le silence » relève d’une quête peu éloignée des conquêtes d’un Proust qui, renonçant aux paillettes et aux artifices de l’intelligence, déclare en ouverture à son Contre Sainte Beuve, citée précisément dans La Griffe et les rubans : « Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence. Chaque jour je me rends compte que ce n’est qu’en dehors d’elle que l’écrivain peut atteindre quelque chose de lui-même et la seule manière de l’art ». Mais c’est aussi près de Samuel Beckett que Christiane Veschambre se tient. (…) C’est bien aussi cette « logorrhée ruinée », comme elle la nomme, de Fin de partie qu’elle recherche quand, renonçant aux parades de grand « clown agrégatif », elle se met à l’écoute non pas du nouveau mais de « l’inattendu ». (…) « Délivrée du régime d’imitation et validation », ainsi qu’elle le dit, Christiane Veschambre écrit dans une constante volonté de cibler le mot juste, « comme une contre-force aux mots qui ont tout pour n’être que publics ». (…) Les livres de Christiane Veschambre, en dehors de la tradition mais aussi des effets de mode, proposent à notre lecture une autre façon de dire Je.

(À propos de Christiane Veschambre "Le préau des collines" n°6 - mars 2003)

J’apprends la peur. Je pense n’avoir pas eu d’enfance. Cette enfance où l’on est abandonné au surgissement. Je n’ai pas pu être paralysée, ou dévorée, par la peur. Incendiée, décomposée par l’inattendu. J’ai tout de suite paré à l’inconnu. J’ai toujours parlé. Même quand je ne parlais pas encore. J’ai toujours su que les mots existaient pour conjurer les peurs. Je n’ai pas été abandonnée à l’enfance. Dans la hâte je me suis emparée des mots, dans la hâte et l’application j’ai maîtrisé leur tressage. Ce qui m’a donné la parole facile. Et efficace, au sens où elle a toujours fait de l’effet. les mots m’ont mise au-dessus de la peur. Par eux j’ai terrassé, ou séduit par avance, mes ennemis supposés. Transformés en victimes ou en complices avant d’avoir pu me nuire. Selon les circonstances, j’ai su parler aux autres le langage qu’ils attendaient : le leur. La peur qui me guette, amassée depuis tant de temps derrière le rempart qui s’effrite. La parole m’a quittée, mais pas encore les mots, qui vivent en moi. Me guette une peur puissante, préhistorique, qui m’apprend la peur. page 29

Je ne peux plus commencer ma journée sans lire un poème. Avant je ne savais pas lire la poésie. Je me souviens que le poème se déroulait au-devant de moi, comme de l’autre côté d’une infranchissable fenêtre. Au mieux la poésie m’impressionnait. Je pensais n’être pas suffisamment intelligente pour elle. A présent, il me semble au contraire qu’elle est consentement à la simplicité. Qu’elle ne demande, à celui qui la lit, que de s’abandonner. De se quitter. Je choisis des textes de langue étrangère. Sur la page de gauche est imprimé le poème dans sa langue, sur la page de droite dans sa traduction. Et chaque matin, je lis un poème, ou deux, à haute voix. Je veux dire : à haute voix intérieure, et parfois même, pour la langue du poème, en remuant mes lèvres et disposant ma bouche comme pour la proférer. Car, même si je suis impuissante à la faire sonner, la langue continue de vivre en moi. Et de sentir ainsi l’espace intérieur de ma bouche varier suivant les sons de la langue étrangère, ceux qu’aucune habitude ne m’a rendus familiers, me redonne, plus fort qu’avant, le sentiment de la chair du langage. Après seulement j’en viens au poème traduit. Le sens alors offert me semble l’enfant possible, parmi d’autres, de ma première et charnelle lecture. page 35

Avant de parler, il faudrait recueillir dans l’obscurité des paumes refermées sur les yeux le goutte-à-goutte des mots pauvres, étrécis, des mots sans élan, peureux, le goutte-à-goutte des petits mots d’où s’absente toute grâce. page 87

L’histoire de nos parents nous est obscure. C’est de cette obscurité que nous venons. Et celle de leurs parents l’était encore plus. Les enfants sont le fruit d’un engendrement continu d’énigmes. Telle est la genèse. Si l’énigme ne vient pas à nous, la vie de déroule et va son chemin jusqu’à la mort. Si l’on rencontre l’énigme, la vie connaît des arrêts, elle se retourne sur elle-même et se retrouve face à l’obscurité infinie dont elle procède. C’est une obscurité qui paradoxalement s’accroît au fur et à mesure que les yeux s’y habituent. page 89

Ma crainte, le jour où la parole me reviendra, de me retrouver devant un nouveau vide. Le vide des mots m’emplissant la bouche avant de s’expulser vers le monde extérieur et que je ne pourrais plus filtrer dans l’intérieur de mon silence. page 98

Et ma joie, le jour où la parole me reviendra, de savoir que tu seras là pour répondre à l’appel du seul mot d’amour que je suis capable de prononcer - celui que composent les deux syllabes de ton nom. page 101