Que se passe-t-il quand on tête au biberon à la fois le génie et les névroses d’une famille pas comme les autres, les Boltanski ? Que se passe-t-il quand un grand-père qui se pensait bien français, mais voilà la guerre qui arrive, doit se cacher des siens, chez lui, en plein Paris, dans un « entre-deux », comme un clandestin ? Quel est l’héritage de la peur, mais aussi de l’excentricité, du talent et de la liberté bohème ? Comment transmet-on le secret familial, le noyau d’ombre qui aurait pu tout engloutir ? (note de l’éditeur)

Cela peut paraître étrange de commencer la description d’une maison par sa voiture. La Fiat 500, tout comme sa grande soeur suédoise, constitue la première pièce de la Rue-de-Grenelle, son prolongement, son sas, sa partie mobile, sa chambre hors les murs, ses yeux, son globe oculaire. À l’égal d’un foyer, elle forme un univers fini, rond, lisse, aussi chaud et rassurant qu’un coin du feu. Elle est un mode d’habitat avant d’être un moyen de transport. À la fois vide, transparente et pleine comme un œuf, ouverte, avec ses surfaces vitrées, et fermée, verrouillée, presque étanche, avec ses jointures de caoutchouc et ses entours de nickel. Son intériorité se définit par son contraire, par cet extérieur urbain omniprésent et pourtant lointain et irréel. Elle satisfait nos désirs d’évasion et d’enfermement, de venue au monde et de retour à l’état foetal. Elle représente le corps féminin, protecteur et accoucheur. Symbole phallique et maternel, elle est aussi bien domus que domina, domicile que dominatrice. Mère-Grand l’avait meublée d’objets indispensables, brosse, stylos Bic, lingettes pré-imprégnées de la marque Quickies, mouchoirs jetables, lunettes de soleil, paquet doré de cigarettes 555, à l’instar d’un Blaise Cendrars, cet autre mutilé, qui avait transformé son Alfa Romeo en chambre ambulante et stockait dans sa boîte à gants les chapitres des livres qu’il souhaitait lire.

Christophe Boltanski : La cache, Stock, 2015, page 34-35.