Erri De Luca donne ici une réécriture du décalogue en revisitant, dans une langue poétique et ciselée, les dix paroles reçues par Moïse au sommet du mont Sinaï. L’occasion pour l’auteur napolitain de décliner une réflexion sur le texte même - magnifique analyse de chacun des préceptes grâce à sa connaissance de l’ancien hébreu et à la précision de ses traductions - et les enjeux qui en découlent : la dimension charnelle des commandements, les liens entre la solitude et la communauté, la question de la transmission - la parole et le texte gravé -, mais aussi la langue, la spiritualité, l’identité, la liberté…

Placée sous le signe de la montagne, cette relecture du décalogue permet à Erri De Luca de s’interroger sur la pratique de l’alpinisme (Moïse était lui-même un « alpiniste », monté plusieurs fois au mont Sinaï, mort sur le mont Nébo), mais aussi sur son rapport au peuple du Sinaï et à sa langue.

par Yann Nicol (le Magazine Littéraire)

Il était heureux avec le vent, il l’accueillait, à l’écoute. Il était de ceux qui saisissent une phrase là où les autres n’entendent que du vacarme. Par la gorge tendue d’un lion, dans une rafale, dans une avalanche, dans un coup de tonnerre, il reconnaissait le son d’un voix. Tout en l’écoutant, il la lisait aussi, écrite et couchée.Celui qui voit un fleuve regarde le sens dans lequel il coule, vers où il descend selon le courant. Mais l’avenir d’un fleuve est à sa source. Lui regardait à l’origine du vent. Son nez droit coupait comme une proue le souffle et les nuages. Il connaissait le vent : quand il se frottait contre le sol pour allumer la mèche de la foudre, quand il venait du sud, sec et assoiffé, pour picoter le nez et donner frénésie aux prophètes. Il connaissait le vent d’est qui apporte la cendre et la poussière des ancêtres. Alors sur le tour du potier, l’ultime consistance des vies passées se mêle à l’argile. Il connaissait le vent d’ouest qui recueille l’eau salée en mer et la transforme en eau douce avant de la verser dans les citernes et les puits.

pages 12/13

« Le dernier campement » Le judaïsme qui a rempli mes réveils vient de là. Je lis le mot gher, étranger, et je reconnais : c’est ce que je suis. J’ai voulu quitter la terre des dix plaies, je me suis ajouté à un peuple qui sortait le bras levé et le chant dans la gorge. Comme un jeune se détache de son lieu d’origine et suit les roulottes d’un cirque par admiration, ainsi me suis-je mis à la queue du peuple du Sinaï.

page 101

Je partage le voyage du judaïsme, pas l’arrivée. Pas en terre promise, ma résidence est en marge du campement. Je ne m’approche pas de l’autel et des prières. Ma part de manne est assurée par des lectures en hébreu, ouvertes avant le jour. Je partage l’aube avec celui qui se tait et écoute. Le soir, ma tente est juste hors de l’enclos, mon feu est allumé avec le crottin du même bétail, je les écoute vivre en attente. Je n’en ai pas. Je m’arrêterai avant une terre promise. Mais le verbe qui va avec la promesse est beau : maintenir, tenir par la main. les miennes sont occupées par un cahier d’écriture.

page 102

Le judaïsme a été pour moi une piste caravanière de consonnes accompagnées au-dessus et au-dessous de la ligne par un volettement de voyelles. Entre une ligne et l’autre, dans l’espace blanc, c’est le vent qui gouverne. C’est la voix réunie de tous ceux qui ont ajouté en marge un commentaire. L’écriture hébraïque finit avec : vaiàal, et il monta. En revanche, moi je descends ici.

page 103