En ce début des années 1980, Fabienne Verdier est comme aimantée par la Chine et le désir d’apprendre l’art pictural et calligraphique chinois. Et lorsque, étrangère et perdue dans la province du Sichuan, elle se retrouve dans une école artistique régie par le Parti, elle est déterminée à affronter tous les obstacles : la langue et la méfiance des Chinois, mais aussi l’insupportable promiscuité, la misère et la saleté ambiantes, la maladie et le système inquisitorial de l’administration… Dans un oubli total de l’Occident, elle devient l’élève de très grands artistes méprisés et marginalisés qui l’initient aux secrets et aux codes d’un enseignement millénaire. De cette expérience unique est né ce récit d’aventures.

« Le beau en peinture, selon l’enseignement des vieux maîtres, disait maître Huang, n’est pas le beau tel qu’on l’entend en Occident. Le beau en peinture, c’est le trait animé par la vie, quand il atteint le sublime du naturel. Le laid ne signifie pas la laideur d’un sujet qui, au contraire, peut être intéressante : si elle est authentique, elle nourrit un tableau. Le laid, c’est le labeur du trait, le travail trop bien exécuté, léché, l’artisanat. Les manifestations de la folie, de l’étrange, du bizarre, du naïf, de l’enfantin sont troublantes car elles existent dans ce qui nous entoure. Elles possèdent une personnalité et une saveur propres, une intelligence. Ce sont des humeurs qu’il faut développer. Toi, en tant que peintre, tu dois saisir ces subtilités. Mais l’adresse, l’habileté, la dextérité qui, en Occident, sont souvent considérées comme une qualité, sont un désastre, car on passe à côté de l’essentiel. La maladresse et le raté sont bien plus vivants.« (…) »Le raté n’est pas mauvais du tout. La faiblesse peut même être d’une élégance folle. La maladresse, si elle vient du cœur, est bouleversante. Ce que tu viens de faire là est bouleversant. La maladresse peut même constituer l’esprit du tableau. Si l’expression est sincère, elle habitera forcément l’esprit qui la contemple. Garde le côté cru, la fraîcheur dans le rendu. Les légumes crus qui conservent leur saveur sont meilleurs et plus nourrissants que s’ils sont mijotés en sauce et longuement préparés. Il faut œuvrer à la fois avec liberté et rectitude. » (…)

J’avais l’impression qu’il m’apprenait à marcher sur une corde raide, comme un funambule. (…)

« Il s’agit de suggérer sans jamais montrer les choses, disait le maître. L’ineffable, en peinture, naît de ce secret, la suggestion. Tu dois parvenir à saisir cet état, entre le dit et le non-dit, entre l’être et le non-être. A un lettré qui avait écrit un poème sur la pensée, son neveu rétorqua : »S’il existe une pensée, un poème ne saurait l’exprimer parfaitement ; s’il n’y a pas de pensée, pourquoi écrire un poème ? - Mon poème se situe justement entre la pensée et l’absence de pensée« , répondit le lettré. »Il faut de la discontinuité dans la continuité du trait. La danse du pinceau dans l’espace laisse des blancs pour permettre à celui qui regarde de vivre l’imaginaire dans le tableau, d’aller découvrir le paysage seul, par la suggestion, sans trop en dire, pour faire jaillir la pensée. Si tu tentes d’achever une œuvre, d’enfermer sa composition, elle meurt dans l’instant".

Je pensai alors à cette idée de Jankélévitch : « C’est dans l’inachevé qu’on laisse la vie s’installer. »

extraits des pages 129, 130, 131

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