Bernard Valcourt, journaliste canadien revenu de tout, de la famine en Éthiopie à la guerre au Liban, se rend au Rwanda pour une bien futile et utopique mission, mettre sur pied un service de télévision libre. Il y découvre un pays ravagé par la misère, la corruption, le sida, et l’amour au travers de Gentille, une Hutue aux traits fins de Tutsie. Et, tandis que la petite colonie occidentale se détend au bord de la piscine à Kigali, un peuple sombre dans la folie exterminatrice.

Ce roman retrace de façon saisissante l’histoire récente du Rwanda et parvient à nous faire comprendre les mécanismes du génocide mieux que tous les journaux télévisés. Mais il s’agit bien d’un roman, et la littérature apporte ce qui manquera toujours au reportage : un visage humain aux bourreaux et aux victimes. Cette œuvre troublante, aux accents céliniens, pose les seules questions qui comptent : Comment mourir ? Comment vivre ?

Le matin, la ville s’éveille comme si une ville entière sortait du coma, étonnée d’être vivante tout en comptant ses morts. Beaucoup de gens dans ces pays ont la politesse ou la discrétion de mourir durant la nuit, comme s’ils ne voulaient pas déranger les vivants. Avant les humains, bien avant les coqs et les choucas, les chiens lancent le premier cri ; toute une faune braillarde et hurlante, dont les plaintes et les lamentations percent les poches de brume irisées qui emplissent les cent vallées courant dans la ville. Du balcon de la chambre 314, perchée sur la plus haute colline de Kigali, l’âme satisfaite d’elle-même peut facilement se croire installée au paradis quand elle surplombe ces nuages effilochés masquant les milliers de lampes à huile qu’on allume, les bébés et les vieux qui crachent leurs poumons, les braseros qui puent, le sorgho ou le maïs qui cuisent. Cette brume qui prend progressivement toutes les couleurs de l’arc-en-ciel comme un coussin protecteur en technicolor, un filtre qui ne laisse passer de la vraie vie qu’ombres, scintillements et rumeurs fugaces. C’est ainsi, pense-t-il, que Dieu doit voir et entendre notre incessant fourmillement. Comme sur un écran géant de cinéma avec son Dolby quadriphonique. En buvant un quelconque hydromel et en grignotant un pop-corn céleste. Spectateur intéressé mais distant. C’est ainsi que les Blancs de l’hôtel, petits dieux instantanés, entendent et devinent l’Afrique. D’assez près pour en parler et même écrire à son sujet. Mais en même temps si isolés dans leurs ordinateurs portatifs, leurs Toyota climatisées et leurs chambres aseptisées, si entourés de petits Noirs en cure de blanchiment, qu’ils croient noire l’odeur des pommades bon marché et des parfums de la boutique hors taxe de Nairobi. Une grenade explose, sans doute la dernière de la nuit car la brume se dissipe. C’est l’heure où les assassins vont dormir.

pages 58, 59

Gentille demanda doucement à Valcourt s’il souhaitait partir. Elle, rien ne la retenait ici.

  • Et la brume le matin, Gentille, dans toutes les vallées de Kigali, et le soleil qui soulève ces champignons de ouate et le concert des enfants qui dévalent les collines vers les écoles. Et le temps lent du dimanche matin quand, dans ta robe bleue, tu marches presque solennellement vers l’église de la Sainte-Famille. Et les chants et les danses de la messe, qui sont des mélopées langoureuses plus que des cantiques, des chansons d’amour plus que des hymnes d’adoration. Puis les brochettes de chèvre de chez Lando et le tilapia frais du lac Kivu. Le poulet maigre et sec qui court les collines. L’étal de tomates du marché de Kigali derrière lequel discutent et gloussent trente femmes qui cachent leur misère derrière un sourire de carte postale. La route de Ruhengeri et l’apparition des volcans comme sur un écran de cinémascope. Les flancs abruptes des collines que tes ancêtres ont domptés, transformés en milliers de petites terrasses fertiles et que cultivaient encore des milliers de fourmis efficaces et silencieuses. Les orages de midi durant la saison des pluies que le soleil annule en quelques minutes. La fraîcheur du vent dans les collines quand Dieu se repose car, comme dit le proverbe, c’est au Rwanda qu’il vient dormir. Tu voudrais quitter tout cela ?

Depuis plus de vingt ans, Valcourt avait fait son pain quotidien des guerres, des massacres et des famines. Pendant tout ce temps, il avait possédé une maison, mais pas de pays. Aujourd’hui, il possédait un pays à défendre, celui de Gentille, de Méthode, de Cyprien, de Zozo. Il était parvenu au bout d’un long chemin et pouvait dire enfin : « C’est ici que je veux vivre ». […] Qu’est-ce qu’un pays pour celui qui n’est ni militaire ni patriote exacerbé ? Un lieu de correspondances subtiles, un accord implicite entre le paysage et le pied qui le foule. Une familiarité, une entente, une complicité avec les couleurs et les odeurs. L’impression que le vent nous accompagne et que parfois il nous porte. Un renoncement qui n’est pas une acceptation devant la bêtise et l’inhumanité que le pays nourrit.

pages 211, 212, 213