Dans une petite ville d’Alabama, à l’époque de la Grande Dépression, Atticus Finch élève seul ses deux enfants, Jem et Scout. Avocat intègre et rigoureux, il est commis d’office pour défendre un Noir accusé d’avoir violé une Blanche. Ce bref résumé peut expliquer pourquoi ce livre, publié en 1960 – au cœur de la lutte pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis –, a connu un tel succès. Mais comment est-il devenu un livre culte dans le monde entier ? C’est que, tout en situant son sujet en Alabama dans les années1930, Harper Lee a écrit un roman universel sur l’enfance. Racontée par Scout avec beaucoup de drôlerie, cette histoire tient du conte, de la court story américaine et du roman initiatique. (Note de l’éditeur)

Atticus me regarda avec l’expression qui me donnait toujours de l’espoir

  • Sais-tu ce qu’est un compromis ? demanda-t-il.
  • Une entorse à la loi ?
  • Non, c’est un accord obtenu par concessions mutuelles. Voici ce que je te propose : si tu admets que tu dois aller à l’école, nous continuerons à lire tous les soirs comme avant. Marché conclu ?
  • Oui, père ! Me voyant prête à cracher, il dit :
  • Considérons notre accord scellé sans recourir aux formalités habituelles. J’ouvrais la porte quand il ajouta :
  • Au fait, Scout, tu ferais mieux de ne pas parler de notre accord à l’école.
  • Pourquoi ?
  • Je crains que nos activités fassent l’objet de la plus vive désapprobation de la part des personnalités les plus éminentes. Jem et moi avions l’habitude de ces formules testamentaires et Atticus acceptait que nous l’interrompions quand elles dépassaient notre entendement.
  • Euh, pardon ?…

***

Deux ères géologiques plus tard, nous entendîmes les chaussures d’Atticus racler les marches de la véranda. La porte grillagée claqua, il y eut une pause - il s’arrêta devant le porte-chapeaux dans l’entrée - et nous l’entendîmes appeler : « Jem ! », d’une voix glacée comme le vent d’hiver. Il alluma le lustre du salon et nous trouva là, pétrifiés. Dans une main, il tenait mon bâton, dont le pompon jaune et sale traînait sur le tapis. Il tendait l’autre main, elle était pleine de boutons de camélias.

  • Jem ! C’est toi qui as fait ça ?
  • Oui, père.
  • Pourquoi ?
  • Parce que, répondit Jem doucement, elle a dit que tu défendais les nègres et la racaille.
  • Et c’est pour cette raison que tu t’es conduit de la sorte ? Jem remua les lèvres mais son « oui, père » fut inaudible.
  • Mon garçon, je ne doute pas que tu sois agacé par les remarques des gens de ton âge sur le fait que, comme tu dis, je défende les nègres, mais faire une chose pareille à une vieille dame malade est inexcusable. Je te conseille fortement d’aller voir immédiatement Mrs Dubose et de lui parler. Reviens directement à la maison après. Jem ne bougea pas.
  • Je t’ai dit d’y aller ! Je suivis Jem quand il sortit.
  • Reviens ici, toi ! me dit Atticus. Je revins. Atticus prit The Mobile Press et s’assit dans le fauteuil à bascule que Jem venait d’abandonner. Je ne comprenais absolument pas comment il pouvait rester là, à lire tranquillement le journal alors que son fils unique courait le risque d’être abattu par une relique de l’armée confédérée. (…)
  • Ne te fais donc pas de souci pour lui. Je n’aurais jamais cru que ce serait Jem qui perdrait ainsi son calme pour cette affaire. Je pensais que ce serait toi qui me causerais le plus de souci. Je dis que je ne voyais pas pourquoi nous devions absolument conserver notre sang-froid ; personne à l’école n’y était tenu. (…)
    - Atticus, tu dois te tromper… ?
  • Comment cela ?
  • Eh bien, la plupart des gens semblent penser qu’ils ont raison et toi non…
  • Ils ont tout à fait le droit de le penser et leurs opinions méritent le plus grand respect, dit Atticus, mais avant de vivre en paix avec les autres, je dois vivre en paix avec moi-même. La seule chose qui ne doive pas céder à la loi de la majorité est la conscience de l’individu. J’étais encore sur ses genoux quand Jem revint.
  • Alors, mon garçon ? (…)
  • Atticus, dit-il, elle veut que je lui fasse la lecture.

Harper Lee : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Le livre de poche, 2007 (1960), pages 164 à 167 (extraits)

Vos témoignages

  • 1er septembre 2014 20:48

    La sixième année parut lui plaire dès le début : il passa par une brève phase égyptienne qui me déconcerta ; il essaya de marcher un pied derrière l’autre, complètement à plat, un bras devant lui, l’autre derrière. Il déclara que les Égyptiens marchaient ainsi ; je répondis que, dans ce cas, je ne voyais pas comment ils réussissaient à faire quoi que ce soit, mais Jem affirma qu’ils avaient accompli plus de choses que les Américains… avaient inventé le papier toilette et l’embaumement perpétuel, et il demanda où nous en serions aujourd’hui, sans eux. Atticus me dit de supprimer les adjectifs pour obtenir les faits.

    Ce livre est à bien des égards, une pure merveille.

  • michelle foliot 24 août 2014 15:09

    Le reproche Il peut être juste quand il fait suite à un acte mal intentionné, et injuste s’il est innocent. Ici, le reproche est justifié - on ne détruit pas gratuitement le bien des autres si minime soit-il - et les raisons racistes qui en sont à l’origine ne sont que défendables. On peut penser que l’enfant exprime un sentiment à la fois de révolte et d’amour : parce qu’il ne supporte pas que raison ne soit pas donnée à son père. Il demande à être reconnu dans ses actes - l’enfant est bien celui qui ne supporte pas l’injustice ; il exprime son désaccord au même titre que les adultes, ce qui le distingue de ses aînés qui eux tentent de faire la part des choses, de comprendre et d’éduquer. Mais l’enfant semble avoir regagné la confiance ; comment s’y est-il pris ? à la façon d’un enfant sans doute avec toute la tolérance, l’indulgence qu’il inspire. L’enfant a parfois plus de force spontanée que l’adulte soumis à la conscience générale contre laquelle il doit se battre. Photo de l’enfant espiègle, rieuse, attachante - superbe.