« Il y a longtemps, j’ai découvert devant les images d’un livre de géologie que les pierres montaient des profondeurs de la terre, jusqu’à ce que le vent, la pluie, une main, un jour ou l’autre, s’en emparent. Il en va de même pour les notes de notre vie quotidienne, celles dont on voudrait faire des pierres écrites, notes de passant, notes de spectateur, de lecture, d’écriture, croquis, ricochets de conversation… Elles viennent toujours de plus loin qu’on ne croit. » Hédi Kaddour.

Samedi 26 janvier Waltemberg pour Lille. J’ai retrouvé des corrections qui datent d’Octobre 2004, quand j’étais dans l’attente de la reponse de Gallimard après envoi du manuscrit. Une page du dialogue entre Lilstein et le jeune Français, dans la salle à manger du Waldhaus, quand ils parlent des assiettes peintes et des plats qui se trouvent dans le grand vaisselier, derrière eux. J’avais commencé à barrer :

Lundi 4 février Colette, Chéri, le style, l’énumération poussée jusqu’au quatrième terme, le renouvellement que cela permet. Colette évoque le corps d’Edmée pendant la scène de ménage, corps « soulevé par le chagrin, l’amour jaloux, la colère, […] ». Ces trois premiers compléments relèvent du même domaine, du même « attendu ». Les faiseurs s’arrêtent généralement là. Après « colère », Colette va en ajouter un quatrième, celui de l’invention d’écrivain et de la polémique ; cela donne : « le chagrin, l’amour jaloux, la colère, la servilité qui s’ignore ». Saint-Simon est aussi un grand maître du quatrième terme, en queue de scorpion : « Langlée mourut, sans avoir jamais été marié. Le monde y perdit du jeu, des fêtes et des modes, et les femmes beaucoup d’ordures. » (Le premier « et » fait croire que c’est fini, le second donne ensuite le sentiment d’une parole en train de s’improviser : la pensée avait oublié quelque chose, elle se rattrape.)

Mercredi 6 février Boulevard avec son enfilade d’arbres nus. Sauf autour du kiosque à journaux : les feuilles pérennes et coriaces de deux grands lauriers. Vers cinq heures du soir, un vol de moineaux y tient régulièrement concert. On ne les voit pas.

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Atelier journalisme à l’EMI-CFD. Je leur donne un exercice de concision, de condensation : l’ultrabrève. Ne garder d’un fait divers que mes muscles et les nerfs, une phrase sans intrusion d’auteur, en simple effet de montage. Travail sur des brèves en deux, trois lignes à la Félix Fénéon, à partir de faits divers ou de déclarations. Modèle chez Fénéon :

M. Abel Bonnard, de Villeneuve Saint Georges, qui jouait au billard, s’est crevé l’œil en tombant sur sa queue. ou encore : “Le train Verdun-Sedan passa, tamponnant Drunaux de Vilosnes, qui, sur la voie ferrée, courait après une vache.”

Je leur en donne aussi quelques-unes sorties toutes rôties (ou presque) de la radio : “Alby-les-Sablons. Hier après-midi M. Martineau a tué sa femme. La jalousie serait le motif de ce meurtre, perpétré à l’aide d’un motoculteur de jardin.” Ou encore (sur Europe 1, en 1988) : « M. Georges Marchais, du Parti Communiste, rejette toutes les accusations de fraude aux législatives : “Dans ce scrutin de voleurs, nous n’avons pas failli.””

Vendredi 8 février Sur le palier avec mon frère, départ pour le lycée. Le voisin était déjà devant l’ascenseur. « Bonjour, monsieur M. » Il nous connaissait bien, il nous a demandé tout de suite : « Jeunes gens, vous n’allez pas à la manifestation ce soir ? » Il n’a pas attendu la réponse : « N’y allez pas ! Surtout pas ! Il ne faut pas, promettez-moi ! » La voix était aiguë, le visage rouge. Nous étions un 8 février, en 1962, il parlait de ce qui allait devenir la manifestation de Charonne. Il était membre du cabinet du préfet de police.

Hédi Kaddour : les pierres qui montent, Gallimard 2010.