Cet extrait inaugure un nouveau type de textes dans l’anthologie des Tisseurs, il s’agit d’un texte de réflexion sur l’animation d’ateliers d’écriture. Ce passage concerne plus particulièrement les ateliers d’écriture en maisons de retraite.

écrire dans son 4e âge (en maison de retraite)

Si mon envie de faire écrire les personnes âgées était réelle, je n’avais d’autres connaissance en la matière que d’avoir eu moi-même des grands-parents. (…) J’avais, je crois, l’essentiel : la posture juste. Je m’apprêtais à faire écrire des gens vieux, diminués physiquement et/ou intellectuellement néanmoins je savais que ces gens étaient des personnes entières. Par entières, j’entends que leur personne ne se réduisait pas à leur âge. Bien-sûr, ils étaient âgés, mais ils étaient aussi ancien instituteur, chauffeur, coiffeuse, etc. ; ils avaient eu (ou pas) conjoint(s) et enfant(s) ; ils avaient vécu en ville ou à la campagne ; ils étaient pingres ou généreux ; ils avaient (ou non) du diabète ou d’autres maladies (…) Bref, je savais que j’allais faire écrire là des gens ayant comme dénominateur commun l’âge et le fait de vivre en institution mais, pour le reste, je serais face à toute la diversité de ce que l’on rencontre chez les humains.

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La première question qui m’est apparue a été celle de la durée des séances : cet atelier ne devait pas être de trois heures d’affilée, comme c’est souvent le cas. La fatigue physique et intellectuelle ainsi que les contraintes institutionnelles (heures des repas et du goûter) m’ont conduite à penser qu’un atelier d’une heure et demie serait ce qu’il fallait. La deuxième chose était le nombre des participants, qui devait être réduit. Inimaginable d’ouvrir l’atelier à une dizaine de personnes car un groupe de cette taille implique la capacité pour les participants à se concentrer sur l’écoute des neuf textes autres que le leur. (…) La troisième chose, et elle est d’importance, concernait l’absence de limite dans le temps. Cet atelier a en effet été reconduit d’année en année, et la façon dont les participants quittaient le groupe était soit la mort soit une telle perte de leurs repères et de leurs mots que la poursuite de l’atelier leur devenait impossible. (…)

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Une autre idée, toute aussi réductrice, est la représentation que j’avais à mes débuts des différentes « pentes d’écriture » induites par les différents âges de la vie. Je pensais que les personnes âgées seraient dans le désir exclusif d’écriture autobiographique, de la même façon que je pensais que les enfants écriraient du côté du réel ou de l’imaginaire et que le souvenir serait pour eu un champ de création peu fécond. J’avais l’idée qu’au troisième et quatrième l’imaginaire ne les porteraient pas et que leur motivation principale serait de laisser une trace d’eux, de transmettre leurs expériences à leur entourage. J’avais juste omis que certains ne le souhaitent pas ou n’ont personne à qui léguer cette trace. (…) J’anime mes ateliers d’écritures pour les personnes âgées de la même façon que j’anime ceux qui sont destinés aux personnes plus jeunes, en alternant les « trois champs d’écriture » (pour reprendre la classification de Georges Pérec) : le réel, le souvenir et l’imaginaire.

Isabelle Mercat-Maheu : Histoires d’écritures, la cause des livres, 2010, pages 28, 29, 38.