Jacques Roumain joue avec les langues française et haïtienne, avec les thèmes de l’amour et de l’engagement politique, avec le rêve et la réalité en fin de compte. Gouverneurs de la rosée est un roman aussi politique qu’onirique.

Chant d’amour, chant de mort, chant de vie, leçon de vie, raison d’aimer. Si je n’étais mesuré et soucieux de ne point troubler la beauté silencieuse de cet admirable texte, je pourrais crier au chef d’œuvre comme d’autres crient au scandale. http://blogs.lexpress.fr/les-8-plumes/2013/10/08/jacques-roumain-gouverneurs-de-la-rosee-de-la-beaute-a-letat-pur/trackback/

Un arbre, c’est fait pour vivre en paix dans la couleur du jour et l’amitié du soleil, du vent, de la pluie. Ses racines s’enfoncent dans la fermentation grasse de la terre, aspirant les sucs élémentaires, les jus fortifiants. Il semble toujours perdu dans un grand rêve tranquille. L’obscure montée de la sève le fait gémir dans les chaudes après-midi. C’est un rêve vivant qui connaît la course des nuages et pressent les orages, parce qu’il est plein de nid d’oiseaux. page 14

Ce n’est pas si tellement le temps qui fait l’âge, c’est les tribulations de l’existence : quinze ans que j’ai passé à Cuba, quinze ans à tomber la canne, tous les jours, oui, tous les jours, du lever du soleil à la brune du soir. Au commencement, on a les os du dos tordus comme un torchon. Mais il y a quelque chose qui fait aguantar, qui te permet de supporter. Tu sais ce que c’est, dis-moi : tu sais ce que c’est ? Il parlait les poings fermés :

  • La rage. La rage te fait serrer les mâchoires et boucler ta ceinture plus près de la peau de ton ventre quand tu as faim. La rage, c’est une grande force. Lorsque nous avons fait la huelga chaque homme s’est aligné, chargé comme un fusil jusqu’à la gueule avec sa rage. La rage, c’était son droit et sa justice. On ne peut rien contre ça. Elle comprenait mal ce qu’il disait, mais elle était toute attentive à cette voix sombre qui scandait les phrases y mêlant de temps en temps l’éclat d’un mot étranger. page 26

Je ne déparle pas, maman. Il y a les affaires du ciel et il y a les affaires de la terre : ça fait deux et ce n’est pas la même chose. Le ciel, c’est le pâturage des anges ; ils sont bienheureux ; ils n’ont pas à prendre soin du manger et du boire. Et sûrement qu’il y a des anges nègres pour faire le gros travail de la lessive des nuages ou balayer la pluie et mettre la propreté du soleil après l’orage, pendant que les anges blancs chantent comme des rossignols toute la sainte journée ou bien soufflent dans de petites trompettes comme c’est marqué dans les images qu’on voit dans les églises. Mais la terre, c’est une bataille jour pour jour, une bataille sans repos ; défricher, planter, sarcler, arroser, jusqu’à la récolte, et alors tu vois ton champ mûr couché devant toi le matin, sous la rosée, et tu dis : moi, untel, gouverneur de la rosée, et l’orgueil entre dans ton cœur. Mais la terre est une bonne femme, à force de la maltraiter, elle se révolte : j’ai vu que vous avez déboisé les mornes. La terre est toute nue et sans protection. Ce sont les racines qui font amitié avec la terre et la retiennent : ce sont les manguiers, les bois de chênes, les acajous qui lui donnent les eaux de pluie pour sa grande soif et leur ombrage contre la chaleur de midi. C’est comme ça et pas autrement, sinon la pluie écorche la terre et le soleil l’échaude : il ne reste plus que les roches. Je dis vrai : c’est pas Dieu qui abandonne le nègre, c’est le nègre qui abandonne la terre et il reçoit sa punition : la sécheresse, la misère et la désolation. pages 34/35

La confiance, c’est presque un mystère ; ça ne s’achète pas et ça n’a pas de prix ; tu ne peux pas dire : vends m’en pour tant. C’est comme qui dirait une complicité de cœur à cœur : ça vient tout naturel et tout vrai, avec un regard peut-être et le son de la voix, ça suffit pour savoir la vérité ou la menterie. Depuis le premier jour, tu m’entends, Anna, depuis le premier jour j’ai vu que tu n’avais pas de fausseté, que tout était clair en toi et propre comme une source, comme la lumière de tes yeux. page 83

Ce sera comme ça, ma négresse, et tu verras que ton homme n’est pas un fainéant, mais un nègre vaillant levé chaque jour au premier chant du coq, un travailleur de la terre sans reproche, un gouverneur de la rosée véritable. page 159