La romancière, qui signe ici son premier texte, se dévoile, mais avec grâce, pudeur. Elle opère surtout une mise à nu de ses souvenirs éparpillés dans le temps et l’espace. Dans un va-et-vient entre le Vietnam et le Québec, entre les gens de là-bas et les gens d’ici, elle fouille sa mémoire, touche les empreintes d’une histoire commune comme on effleure tendrement des cicatrices sur une peau, couche des images, des sensations, se contente d’une courte page, puis d’une autre, pour dire l’essentiel - éclats de vie ou de diamant. […] Trente ans après avoir quitté le Vietnam, Kim Thuy a franchi l’impensable. Elle s’est habillée de mots. A fait sienne la langue française. S’est mise au centre d’un récit et nous raconte mille vies.

Martine Laval - Telerama n° 3130

Un dicton vietnamien dit : Seuls ceux qui ont des cheveux longs ont peur, car personne ne peut tirer les cheveux de celui qui n’en a pas. Alors, j’essaie le plus possible de n’acquérir que des choses qui ne dépassent pas les limites de mon corps. page 50

C’est grâce à Jeanne que j’ai appris à dégager ma voix des replis de mon corps pour qu’elle puisse atteindre le bout de mes lèvres. page 66

Comme au Canada, le Vietnam avait aussi deux solitudes. La langue du nord du Vietnam avait évolué selon sa situation politique, sociale et économique du moment, avec des mots pour décrire comment faire tomber un avion à l’aide d’une mitraillette installée sur un toit, comment accélérer la coagulation du sang avec du glutamate monosodique, comment repérer les abris quand les sirènes sonnent. Pendant ce temps, la langue du Sud avait créé des mots pour exprimer la sensation des bulles du Coca-Cola sur la langue, des termes pour nommer les espions, les rebelles, les sympathisants communistes dans les rues du Sud, des noms pour désigner les enfants nés des nuits endiablés des GI. page 87/88

Monsieur An m’a appris les nuances. Monsieur An m’a donné le désir d’écrire. […] Il se préparait à devenir livreur avec le même sérieux, la même ardeur, la même nervosité que durant ses études en littérature française à la Sorbonne. Lui, ce n’était pas le ciel qui l’avait sauvé, c’était l’écriture. […] Sans l’écriture, il n’aurait pas entendu aujourd’hui la neige fondre, les feuilles pousser et les nuages se promener. Il n’aurait pas vu non plus le cul-de-sac d’une pensée, la dépouille d’une étoile ou la texture d’une virgule. Les soirs où il peignait dans sa cuisine des canards de bois, des outardes, des huards, des malards, en suivant le plan des couleurs qui lui avait été fourni par son employeur, il me récitait les mots de son dictionnaire personnel : nummulaire, geindre, quadriphonie, in extremis, sacculine, logarithmique, hémorragie…, comme un mantra, comme une marche vers le vide. page 95

J’ai découvert mon point d’ancrage quand je suis allée accueillir Guillaume à l’aéroport de Hanoi. Le parfum de l’assouplissant Bounce de son T-shirt m’a fait pleurer. Pendant quatorze jours, j’ai dormi avec un vêtement de Guillaume sur mon oreiller. […] J’accompagnais Guillaume dans ce marché de nuit toujours avec un de ses pulls par-dessus ma chemise parce que j’avais découvert que mon chez-moi se résumait à cette odeur ordinaire, simple, banale, du quotidien nord-américain. […] J’ai constaté pour la première fois que le Bounce, l’odeur du Bounce, m’avait donné mon premier mal du pays. page 115

En français, ru signifie « petit ruisseau » et, au figuré, « écoulement (de larmes, de sang, d’argent) » (Le Robert historique). En vietnamien, ru signifie « berceuse », « bercer ».