Prologue

Je suis allongée sur la table, nue, la chair généreuse de ma croupe et de mes cuisses épousant la surface lisse et fraîche du chêne. Ce soir, c’est le sommet, la dernière leçon. A la lueur des bougies, j’observe les gestes souples de l’Inglese qui s’active dans les profondeurs obscures de la cuisine, tandis que, dans la nuit d’été, le braiement d’un âne ou le bourdonnement d’un moustique viennent de temps à autre faire écho au remue-ménage de ses casseroles.

p17 Après le meurtre de Bartoloméo, je fis des pâtes nuit et jour. Certaines se retirent au couvent, comme Pasquala Tredici lorsqu’elle perdit son amoureux, Roberto, encorné par un taureau. Moi, je me retirai dans ma cuisine. J’avais toujours eu l’amour de la nourriture et elle fut mon seul réconfort en cette période noire. L’exil que je m’infligeai dans la cucina fut long. Je cuisinai sans relâche pour noyer mon chagrin.

p37 La cucina, c’est le cœur de la fattoria et la toile de fond sur laquelle s’inscrit la mémoire de notre famille, les Fiore. Depuis des siècles, la cuisine est le témoin privilégié de tous les évènements familiaux heureux et malheureux, des naissances, des morts, des mariages, des fornications. (…) La cucina est imprégnées des senteurs du passé et chaque note olfactive raconte un évènement de son histoire. Ici, la vanille, le café, la cannelle et les confidences ; là, le vieux cuir, le fromage de brebis, la violette et l’odeur de lait douceâtre des bébés. Dans l’angle, près du garde-manger, flotte l’odeur de tabac rance de la vieillesse et de la mort. Près des escaliers de la cave, c’est l’arôme salin du désir et de la jouissance qui persiste, mêlé à des parfums de savonnette, d’ail, de cire d’abeille, de lavande, de jalousie et de déception.