La géographie est au sens premier du terme une écriture de la terre, on ne saurait mieux dire, ça m’écrase d’évidence ; l’immuable géographie de mes livres dessine un pays archaïque, un pays haut, pelu, bourru, violemment doux, ardemment rogue, perdu et retrouvé toujours, quitté et lancinant.

Texte poétique et singulier au sein de l’œuvre que construit Marie-Hélène Lafon depuis une quinzaine d’années. Elle propose ici un paysage intime, écrit à la première personne et par conséquent totalement assumé. Note de l’éditeur

On n’empêche pas cette promenade du dimanche après-midi ; on s’inquiéterait presque, et si tu venais à tomber, si tu te faisais mal, on te retrouverait comment, on te chercherait où, les chiens reviendraient tout seuls, dis au moins de quel côté tu pars quand tu vas faire ton tour. On dit comme ça, quand tu vas faire ton tour, comme pour des personnes âgées du bourg qui prennent l’ai chaque jour à heure fixe sur un trajet immuable et connu de tous ; on apprivoise ainsi cette façon d’être qui n’a pas de nom dans la langue de la tribu. On n’empêche pas, on n’essaie même pas, on n’a pas d’objection majeure dans la mesure où ça ne gène personne, on sait que les chiens seront là quand on aura besoin d’eux, pour rassembler les veaux ou les vaches, avant ou après la traite. On ne m’empêche pas mais ça me sépare, ça me signale, on sait que je fais ça, seule. Des vacanciers ou des touristes, qui commencent à louer dans le pays ou séjournent dans des maisons de famille, se promènent ; on peut se promener après le repas avec certaines personnes qui rendent visite, mais ces gens viennent ou reviennent d’ailleurs, ils ne vivent pas dans le pays, ou ils n’y vivent plus, et ces promenades sont courtes, empesées de lourdeurs digestives, perlées de conversations plus ou moins alanguies. On voit aussi passer, quand il fait beau, des marcheurs qui sont équipés pour ça, j’admire leurs chaussures montantes à forte semelle, certains portent des sacs à dos et suivent ce que l’on commence à appeler des GR, des sentiers de grande randonnée ; ils sont rarement seuls et ils ont des cartes, je n’ai pas de carte ; ils s’arrêtent, ils les déploient, ils demandent parfois des renseignements, ils peinent à prononcer des noms, on leur montre avec le bras, ils remercient, ils disent que les paysages sont magnifiques, et toute cette herbe, les fleurs, ces vaches rouges, leurs cornes incroyables, comme on doit être bien ici, mais l’hiver quand même, et ceci et cela, et on est fier.

Marie-Hélène Lafon : Traversée, CréaphisEditions, page 23-24, avril 2013