Le père du narrateur vient de mourir. Le livre existe comme une tentative de construire un plein illusoire, capable de contrebalancer le rétrécissement soudain du monde. Trop de routes sont devenues impraticables : « …où que j’aille, un jour nous y sommes passés. C’était : faire du bois, rentrer les foins, cueillir les mûres, ramasser les noisettes. Partout là-haut, il y a ton empreinte. A l’automne, tu seras sous tous les noisetiers ». Nous sommes à la campagne. La langue emprunte sa nervure au bois. Elle est noueuse, rompue aux changements de saisons. Elle s’empoigne, se sarcle, cingle les doigts gourds. Elle se travaille comme du fer. Le Matricule des Anges

L’odeur. C’est l’étable, on disait l’écurie, comme un bain, comme un châle, y dormir, se relever la nuit pour parler aux étoiles. Comme la soupe chaude, les patates, une rave, un chou, avec la crème, avec le pain ; comme une gorgée d’eau de coing. Boire l’odeur de l’étable, se rouler dedans, s’en mettre partout, jusque sous l’édredon la traîner avec soi. Dans le chaudron douillet de l’écurie la vie cuisinait ses odeurs : le foin et le bois des mangeoires, la paille des litières, le purin, le fumier, la chaux contre les murs, le lait et le fromage, les bêtes, leur haleine, leurs pets, le cuir et les sabots. Battu au balancier des traites, attisé au fumier, l’encensoir - celui-là je l’aimais - embaumait dans toute la maison, dans la cour, dans la rue, jusque dans l’église. Le monde sentait la vache. Et puis il y avait le temps. La course solaire et le pas des vaches en arpent. La charrue, la faucheuse, le tombereau de fumier, de betteraves, la moissonneuse, le char à foin. De la traite du matin à celle du soir, tous les travaux, toutes les saisons, scandés au pas des vaches ; tout juste un peu plus lent, un pas de vieux, un pas d’enfant. Dans les prairies du printemps ; le service des vaches, c’était d’ailleurs leur part, aux vieux et aux enfants.

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En août à Paulhaguet, une ou deux fois dans le mois, toute la colo partait pique-niquer à Chassagne. On y allait à pied, tous ensemble, sauf quelques « lapins » : celles qui marchaient, mais trop péniblement pour affronter les quatre kilomètres, sauf Brigitte, sa soeur Jeannette, quelques autres, trop faibles. Trois ou quatre voitures faisaient le trajet. Dans les coffres on apportait le repas, des couvertures pour la veillées, un ou deux lits de camp. La première année où je suis venu, Brigitte bougeait la tête et les bras, elle lisait et pouvait tourner les pages de son livre ; pour parler, elle montrait du doigt les lettres écrites en gros sur la planche de contreplaqué. L’année suivante, il fallait lui faire la lecture ; pour la conversation, épeler l’alphabet, traquer à la bonne syllabe le petit signe de la tête. Si menue, tous les muscles rongés et le dos tellement contorsionné, elle glissait de tous les fauteuils, même les plus inclinés. Il ne lui restait que le lit. On partait pour Chassagne à la tombée des grandes chaleurs. Avec les fauteuils à pousser, au pas des « lapins » qui avaient la force de suivre, avec pour finir la grande côte qui monte au village, il nous fallait deux bonnes heures pour venir à bout de la route. Avant la nuit tombée, il faut laisser la place nette : on s’installe dans le pré, on mange, on nettoie, on range ; après, tous devant l’église, on allume le feu de camp.

Patrick Da Silva : Petite ronce, Cheyne éditeur, 2000, pages 31-32 40-41