À travers ses quinze années d’expérience, Philippe Berthaut a élaboré une méthode progressive de conduite d’ateliers d’écriture créative, susceptible d’être reprise par tout un chacun. La chaufferie de la langue présente ces dispositifs pour ateliers d’écriture.

Toute la question est de savoir quels sont les outils à mettre en œuvre dans l’atelier d’écriture, qui lui soient spécifiques ! Quelle autonomie peut avoir un atelier d’écriture entre l’enseignement (l’apprentissage de la langue) dans ce qu’il a de meilleur (pas de démagogie du genre en atelier on s’amuse avec les mots alors que dans la classe on s’ennuie), la critique littéraire, l’analyse des textes, la recherche de soi, la relation à l’autre etc. (…) Nouer et surtout renouer sont les maîtres mots de l’écriture en atelier. On y entend d’abord nous puis la conjonction et en attente de lien. Il s’agit alors de décliner ce nouer sous toutes ses formes, de dénouer à renouer. Il y a un apprentissage de la langue qui empêche de la voir travailler. On est trop dans l’espace du signifié et jamais assez dans celui du signifiant. Dans le domaine poétique c’est la misère, hors du vers, point de salut. On ne cesse de parler de la musique de la langue sans précisément dire où elle est musique pure et où elle s’en différencie en portant des sens que les notes ne portent pas. En fait on parle de la poésie et non de poème. Et cela tout simplement parce que l’expérience du poème n’a jamais été vécue réellement comme une aventure dans le langage, sans certitude de clarté de sens. Parce que le geste d’écrire un poème d’une autre façon n’a pas été réalisé. (…) Dans un premier temps, l’atelier doit résister aux paroles. J’emprunte cette expression à Ponge, qui ne l’a certainement pas employée à cette fin, mais qui me permet de préciser les vertus de la contrainte. Parmi les inepties qui courent, reste tenace celle qui affirme qu’on ne peut écrire sous contraintes. L’écriture doit être libre. Le plus souvent cette écriture dite libre n’est qu’accumulation de clichés. On n’entend rien sonner que les clarines ambiantes de la représentation figée d’une certaine écriture. Cela est évident dans les écritures d’adolescents. Il ne s’agit que d’expression (parfois rageuse), certainement juste quant à l’émotion qui la fonde mais trop souvent insipide dans sa restitution. Aïe ! Qui dira que ce mot n’exprime pas la douleur ! Quand vous l’avez dit, vous n’avez rien dit même si vous avez beaucoup souffert. Beaucoup de gens ont cette écriture aïe. (…) Il y aurait donc plusieurs étapes, à respecter soigneusement pour installer ces fondements dont parle Ponge, lui pour qui les mots d’atelier et de fabrique sont chargés d’essentiel. Un atelier n’est pas une simple suite d’exercices. Si j’emploie le terme de « dispositif »c’est pour souligner que ce que je propose est un ensemble structuré allant de la simple combinatoire de lettres à la construction de récits par strates successives. En essayant de préserver chaque fois de la « surprise ». En atelier, le dispositif doit surprendre, voire déranger. De la citation de Ponge je retiendrais aussi l’art de violenter. La contrainte amène une certaine violence dans la relation à l’écriture. Écrire ne semble pas possible et pourtant le devient, car la pensée qui va bien plus vite qu’on ne le croit trouve toujours une solution. Il s’agit non pas d’émettre un quelconque jugement de valeur sur les textes qui en ont résulté mais de seulement constater que du texte a été écrit, que l’on attendait pas, auquel on ne croyait pas.

Philippe Berthaut : La chaufferie de la langue, Eres 2005, pages 12, 14 à 16.

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