A toute personne ne craignant pas un voyage mystérieux, poétique et parfois dur dans le pays de la conscience.

Alain Mabanckou revient avec un récit qui plonge dans les traditions ancestrales de l’Afrique et nous montre ce continent sous un jour énigmatique, mystérieux, tour à tour ironique et inquiétant. La drôlerie visible dans « Verre cassé » et la truculence de la langue de Mabanckou se retrouvent dans ce texte, plus linéaire mais aussi plus accompli.

en réalité, et j’ai honte de te l’avouer, je ne veux pas disparaître, je ne suis pas sûr qu’il y a une autre vie après la mort, et s’il en existe une autre je ne veux rien savoir, je ne veux pas rêver d’une vie meilleure, le vieux porc-épic qui nous gouvernait avait raison lorsqu’il nous lâchait une de ses pensées dont il appréciait aussitôt l’effet causé dans le groupe « à force d’espérer une condition meilleure, le crapaud s’est retrouvé sans queue pour l’éternité », disons que le crapaud ne s’est pas seulement retrouvé sans queue, on l’a en outre affecté d’une telle laideur que même le prendre en pitié serait une offense. page 39

la brise s’élève à présent, tes feuilles me tombent dessus, c’est une sensation agréable, ces petits détails me permettent désormais d’apprécier l’allégresse de vivre, et lorsque je regarde le ciel je me dis que tu as eu une sacrée chance, toi, de vivre dans un lieu paradisiaque, tout est vert ici, tu es au-dessus d’une colline, tu domines le voisinage, les arbres alentour se prosternent tandis que tu contemples les humeur du ciel avec l’indifférence de celui qui a tout vu durant son existence, les autres espèces végétales sont semblables à des nains de jardin à tes côtés, tu gouvernes du regard la flore entière, j’entends la rivière couler d’ici, échouer sur la rocaille un peu plus bas, rares sont les gens de Séképembé qui s’aventurent en ces lieux, on abattrait toutes les essences de cette brousse, on ne te toucherait jamais grâce au respect que le villageois vouent aux baobabs, je sais que cela n’a pas toujours été ainsi, je sais qu’on a dit des choses te concernant, je peux les lire à travers les nervures de ton écorce, certaines sont des cicatrices, il y a des fous du village qui ont essayé de mettre fin à tes jours, et dans leur folie destructrice, nom d’un porc-épic, ils ont voulu te réduire en bois de chauffe, ils ont cru que tu bouchais l’horizon, que tu cachais la lumière du jour, et ils n’y sont pas parvenus parce que leur scie a plié devant ta résistance légendaire, et puis ils se sont contentés des okoumés qu’ils utilisent comme planches pour fabriquer à la fois leurs cercueils et leurs maisons, ce bois que mon maître utilisait aussi pour édifier des charpentes, et il y a des villageois qui pensent que tu es doté d’une âme, que tu protèges la région, que ta disparition serait préjudiciable, fatale pour la contrée, que ta sève est aussi sacrée que l’eau bénite de l’église du village, que tu es le gardien de la forêt, que tu as toujours existé depuis la nuit des temps, c’est peut-être pour cela que le féticheurs utilisent ton écorce pour guérir les malades, d’autres affirment que te parler c’est s’adresser aux ancêtres, « assieds-toi au pied d’un baobab et, avec le temps, tu verras l’Univers défiler devant toi », nous disait parfois notre vieux porc-épic, celui-ci rapportait que jadis les baobabs pouvaient parler, répondre aux humains, les punir, les fouetter à l’aide de leurs branches lorsque ces cousins germains du singe se liguaient contre la flore, et en ce temps-là, poursuivait-il, les baobabs pouvaient se déplacer d’un endroit à un autre, choisir un lieu plus confortable afin de mieux s’enraciner, certains d’entre eux venaient de loin, ils croisaient d’autres baobabs qui allaient dans la direction opposée parce qu’on a toujours tendance à croire que la terre étrangère est meilleure que celle qui nous a vus naître, que la vie est plus supportable ailleurs, et moi j’imagine cette époque de grande errance, cette époque où l’espace n’était pas un obstacle, aujourd’hui personne ne donnerait de crédit aux propos de notre gouverneur, quel homme gonflé de raison, encrassé de préjugés s’imaginerait qu’un arbre dont les racines sont implantées une bonne fois pour toutes dans la terre pourrait se déplacer, hein, l’homme incrédule rétorquerait de suite « et pourquoi pas les montagnes pendant que nous y sommes, hein, elles peuvent aussi se balader, les montagnes, se serrer la pince entre elles dans un carrefour, discuter de la pluie et du beau temps, s’échanger leurs adresses, se donner les nouvelles respectives de leurs familles, c’est des balivernes tout ça », moi j’y crois, pour une fois je donne raison à notre gouverneur, ce ne sont pas des légendes, ce ne sont pas des balivernes qu’il nous racontait, il avait bien raison, et je sais toi aussi tu as dû te déplacer, que tu as dû fuir les contrées menacées par le désert, les régions où il pleut au compte-gouttes, tu as quitté ta famille, tu t’es rapproché de zones pluvieuses, et ce n’est pas un hasard si tu as choisi l’endroit le plus fertile de ce pays, j’ignore s’il y a un autre baobab dans les parages, j’aimerais tant remonter ta généalogie, savoir de quel arbre tu descends et dans quel lieu vécurent tes premiers ancêtres, mais peut-être me suis-je un peu éloigné de mes propres confessions en parlant de toi, hein, c’est encore ma part humaine qui s’est exprimée, en effet j’ai appris des hommes le sens de la digression, ils ne vont jamais droit au but, ouvrent des parenthèses qu’ils oublient de refermer pages 148 à 151

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