Verre cassé est le cinquième roman de Alain Mabanckou. Il a été unanimement salué par la critique, a reçu le Prix des Cinq Continents de la Francophonie, le Prix Ouest-France/Etonnants voyageurs, le prix franco-israélien 2009 mais également le Prix RFO du livre. Bien que présentant des personnages noirs aux vies sans espoir, ce livre n’en est pas pour autant déprimant. En effet, Alain Mabanckou possède un style unique mélangeant habilement humour, oralité et références culturelles, qui permet une lecture rythmée, rapide et plaisante. L’écriture est donc celle du personnage principal, ancien professeur qui n’a pourtant pas suivi de cursus scolaire. Cela se retrouve dans d’incessantes références culturelles tout au long du livre. Cela devient même un jeu pour le lecteur de découvrir quelle référence se cache sous telle ou telle phrase. Les titres cités sont aussi bien africains ou antillais (L’enfant noir de Camara Laye, Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, Jazz et vin de palme, etc.) Certains passages peuvent ainsi contenir une dizaine de références littéraires à la suite.

Ses œuvres sont traduites dans une quinzaine de langues dont l’anglais, l’américain, l’hébreu, le coréen, l’espagnol, le polonais, le catalan et l’italien. Verre cassé a fait l’objet de plusieurs adaptations théâtrales.

mais il se trouve que Diabolique avait toujours pensé qu’étant fils unique, déjà orphelin de père, je m’étais réfugié dans l’alcool et espérais ainsi me venger avec le vin rouge puisque je ne pouvais boire toutes les eaux grises de la rivière Tchinouka pour sauver la mémoire de ma mère, je jure que j’avais voulu reconstruire ma vie, en rapiécer les pans, en raccommoder les trous, arrêter de côtoyer les bouteilles de la Sovinco, mais était-ce ma faute si on m’avait viré comme instituteur, je jure aussi que j’aimais être entouré de mes petit élèves, je jure aussi que j’aimais leur apprendre la table de multiplication, je jure aussi que j’aimais leur apprendre les participes passés conjugués avec l’auxiliaire avoir et qui s’accordent ou ne s’accordent pas selon qu’il fait jour ou qu’il fait nuit, selon qu’il pleut ou ne pleut pas, et les pauvres petits, hébétés, désemparés, parfois révoltés, me demandaient pourquoi ce participe passé s’accorde aujourd’hui à 16 heures alors qu’il ne s’accordait pas hier à midi avant la pause déjeuner, et moi je leur disais que ce qui était important dans la langue française, c’était pas les règles mais les exceptions, je leur disais que lorsqu’ils auraient compris et retenu toutes les exceptions de cette langue aux humeurs météorologiques les règles viendraient d’elles-mêmes, les règles couleraient de source et qu’ils pourraient même se moquer de ces règles, de la structure de la phrase une fois qu’ils auraient grandi et saisi que la langue française n’est pas un long fleuve tranquille, que c’est plutôt un fleuve à détourner

pages 186, 187

en fait l’Escargot entêté m’avait pris un jour à part et m’avait dit d’un air de confidence « Verre Cassé, je vais t’avouer un truc qui me tracasse, en réalité je pense depuis longtemps à une chose importante, tu devrais écrire, je veux dire, écrire un livre », et moi, un peu étonné, j’ai dit « un livre sur quoi », et il a répondu en montrant du doigt la terrasse du Crédit a voyagé avant de murmurer « un livre qui parlerait de nous ici, un livre qui parlerait de La Cathédrale de New Bell, au Cameroun » et j’ai ri, j’ai pensé qu’il avait quelque chose derrière la tête, qu’il me tendait un piège sans fin, il a dit « ne ris pas, je suis sérieux quand je le dis, tu dois écrire, je sais que tu le peux » et alors, vu son regard sérieux, j’ai compris que ce n’était pas une blague à deux francs CFA….

page 194

…donc il fallait se battre pour un fretin, il fallait être le plus rapide, et lorsque nous apercevions une embarcation à l’horizon, nous poussions des cris de joie, nous nous bousculions, nous nous ruions enfin dans l’eau, nous devions montrer aux travailleurs de la mer que nous avions au moins touché leurs filets, que nous les avions aidés à venir accoster sur le grève, et nous ne les quittions plus d’une semelle jusqu’à ce qu’ils nous aient gratifiés de poissons, mais nous rêvions surtout de ramener un thon à la maison, oui, c’était cela mon enfance, je reverrais ces instants lointains où je lisais à la lueur d’une lampe tempête, ces instants où ma mère me disait que lire gaspillait les yeux et ne servaient à rien du tout, lire rendait aveugle, et moi je lisais quand même, j’avais sans cesse le dos courbé, le front en sueur, je découvrais le secret des mots, je pénétrais en eux jusqu’à la moelle, je voulais gaspiller mes yeux parce que j’avais toujours cru que les myopes étaient des gars intelligents qui avaient tout lu et qui s’ennuyaient devant les incultes de la terre, donc je voulais être myope pour embêter les incultes de la terre, je voulais lire des livres écrits en petits caractères parce qu’on me disait que ce sont ces livres-là qui rendaient myopes, la preuve était que la plupart des prêtres européens qui sillonnaient le quartier Trois-Cents étaient tous des myopes avec de grosses lunettes, et c’était sans doute parce qu’ils avaient lu la Bible de Jérusalem mille et une fois sans s’arrêter, et je grandissais comme ça, les yeux rivés sur les pages du livre en attendant le jour où j’allais, moi aussi, porter de grosses lunettes comme les prêtres européens, en attendant le jour où j’allais dire et montrer à la terre entière que j’étais un homme intelligent, un homme accompli, un homme qui avait beaucoup lu, et j’ai attendu ce jour qui n’est jamais venu, et je n’ai jamais perdu la vue…

pages 243, 244, 245

Polémique dans le monde scolaire béninois autour de Verre Cassé d’Alain Mabanckou (La Nouvelle Tribune)

Au mois d’octobre, le ministère des enseignements secondaires et techniques publiait la liste des ouvrages inscrits au programme scolaire 2012-2013. En classe de Terminale, Les Bouts de bois de Dieu d’Ousmane Sembène a été remplacé par Verre Cassé d’Alain Mabanckou. Si tout le monde – ou presque – avait applaudi des deux mains une telle initiative, deux mois après, les avis, dans le monde de l’éducation, divergent et prennent même l’allure d’une polémique. Deux tendances s’affrontent. Les « normalistes » et les « transgressionnistes ». Les « normalistes » qui se recrutent aussi bien à l’université qu’au secondaire, estiment que le roman de l’écrivain congolais est peu indiqué pour son enseignement dans les lycées. Selon eux, il faut que les élèves aient fini de maîtriser les normes de l’écriture classique, de la narration traditionnelle avant de se risquer, à des échelons plus élevés, à la transgression. A leur entendement, le niveau des élèves étant de plus en plus bas, leur enseigner un roman qui joue sur la ponctuation et contrarie les normes grammaticales entrainerait sur leurs savoirs des conséquences désastreuses. On imagine, renchérit un professeur de français, le désastre qui s’ensuivrait aux examens du bac. Des perles du genre « elle a des gisements gogolifières et domintiques » - c’est-à-dire « elle a de grosses fesses attirantes » - ces perles, dit-il, vont se multiplier par dix. De l’autre côté, les arguments des « transgressionnistes » : certes, avancent-ils, le roman d’Alain Mabanckou est une œuvre surprenante qui déconstruit le mécanisme de la narration traditionnelle, mais elle s’inscrit parfaitement dans les nouvelles tendances de la littérature africaine. Et ces nouvelles tendances sont faites d’audaces, d’approches plus personnelles de l’écriture, des décalages stylistiques, une appropriation de la langue en adéquation avec les thèmes, plus actuels, de la société. Si certains enseignants paraissent, à la lecture du texte, complètement déroutés, la Direction de l’Inspection Pédagogique se propose de les outiller en leur apportant l’appareillage didactique nécessaire. Du reste, cette institution s’en réfère à une expérience antérieure : on se rappelle en effet l’introduction, en 1979, des Soleils des Indépendances d’Ahmadou Kourouma dans les lycées. C’était le Bénin qui, pour la première fois, avait institué ce livre particulièrement déroutant dans le programme scolaire. Les mêmes résistances avaient été observées à l’époque et, progressivement, le roman de l’Ivoirien est devenu un livre de chevet pour des générations d’élèves. A l’appui aussi de leur argumentaire, la moisson de prix engrangés par l’auteur dont le Prix des Cinq continents, prix par excellence de la Francophonie ; donc une instance représentative du label de la langue Yves Dangnivo, professeur de Français et Inspecteur à la Direction de l’Inspection Pédagogique ayant travaillé sur Verre Cassé est venu expliquer à la télévision le sens que l’institution donne à la programmation du livre. Invité sur Canal 3, le dimanche dernier, il a dit, bien sûr, tout le bien qu’il pense de l’ouvrage et estimé inutile la polémique qui a lieu. Il propose aux universitaires de travailler ensemble sur la question afin de créer une synergie d’approche et de compétence qui soit transversale. Un regret toutefois a semblé affleurer de ses propos : le prix relativement élevé de livre qui, au départ, était de 3500F, puis est passé à plus de 5000F. Mais cette intervention ne va pas apaiser les normalistes. Dans les salles de profs, dans certains carrés pédagogiques, la polémique continue. Certains proposent même de faire circuler une pétition afin que le livre, l’année prochaine, soit carrément enlevé du programme. D’autres, par contre, se font les chantres de son maintien. Les arguments littéraires s’entrechoquent. Et au milieu, les élèves, complètement perdus, ne sachant plus dans quel verre cassé ils finiront pas être bus. Alain Mabanckou, sans le savoir, est en train d’alimenter la chronique littéraire et pédagogique au Bénin. Pourvu que le système académique s’en trouve enrichi.