C’est un livre étrange au premier abord. Comme la mer, il se mérite et s’apprivoise. Le premier contact est houleux. L’écriture suit une lente ondulation et les expressions se répètent inlassablement. Sur la crête des vagues, la richesse du style et le goût râpeux du sel donnent la nausée. On croit qu’on n’en sortira jamais et on regrette d’avoir acheté un billet. Puis finalement on s’habitue et on commence à comprendre. On commence à comprendre la folie de réunir ces personnages dans la pension Almayer. Entre ce peintre cherchant à saisir le portrait de la mer, ne traçant sur la toile que des lignes invisibles d’eau salée, cette petite fille trop sensible que la moindre émotion risque de tuer, ce scientifique naturaliste collectionnant les lettres d’amour pour la femme de sa vie en attendant de la rencontrer et tant d’autres portraits de personnages improbables que seule la perfection du hasard ou la volonté du démiurge peut réunir le temps d’un roman. On commence à comprendre que derrière cette poésie rimant la fantaisie la réalité revient à la vitesse d’un cheval au galop. L’histoire avec un grand H de ce bateau échoué au large de la Mauritanie, la tragédie d’un radeau symbole du désespoir et de la déchéance immortalisé par Géricault. Contrepoint du chef d’œuvre pictural, le roman gratte couche après couche le drame dans sa crudité la plus absolue. On commence à comprendre que le personnage principal de l’histoire ne se cache pas derrière les portraits improbables des protagonistes, que ce n’est pas le drame de la méduse, ni même la mystérieuse pension Almayer ou l’inconnu dans la septième chambre. Non le véritable personnage du roman, c’est l’Océan mer du titre. La dernière page tournée, on se sent de nouveau mal à l’aise, une vague de nostalgie venue de nulle part nous emporte. Mystérieusement atteint par le mal des marins de retour sur la terre ferme, on rêvasse à la beauté du verbe à la saveur des mots au goût salé du style persistant dans la gorge. (commentaire extrait de Babelio)

Ann Devéria la regarda - mais d’un regard pour lequel le mot regarder est déjà trop fort - regard merveilleux qui voit sans se poser de questions, qui voit, c’est tout - un peu comme deux choses qui se touchent - les yeux, et l’image - un regard qui ne prend pas mais qui reçoit, dans le silence le plus absolu de l’esprit, le seul regard qui vraiment pourrait nous sauver - vierge de toute demande, encore non entamé par le vice du savoir - seule innocence qui pourrait prévenir la blessure des choses quand elles pénètrent dans le cercle de nos sensations - voir - sentir - car ce ne serait plus qu’un merveilleux face-à-face, un être-là, nous et les choses, et dans les yeux recevoir le monde tout entier - recevoir - sans aucune demande, et même, sans étonnement - recevoir - rien d’autre - recevoir - dans les yeux - le monde. page 50-51

Vraiment, il y a des instants où l’enchaînement logique omniprésent des causes et des effets craque, pris au dépourvu par la vie même, et descend dans le parterre, se mêlant au public, laissant sur scène, sous les projecteurs d’une liberté vertigineuse et soudaine, une main invisible pêcher dans le giron illimité du possible, et, entre des millions de choses, n’en laisser advenir qu’une seule. page 64-65

La mer ensorcelle, la mer tue, émeut, terrifie, fait rire aussi, parfois, disparaît, par moments, se déguise en lac ou alors bâtit des tempêtes, dévore des bateaux, elle offre des richesses, elle ne donne pas de réponse, elle est sage, elle est douce, elle est puissante, elle est imprévisible. Mais surtout : la mer appelle. Tu le découvriras Elisewin. Elle ne fait que ça, au fond : appeler. Jamais elle ne s’arrête, elle pénètre en toi, elle te reste collée après, c’est toi qu’elle veut. page 104

Et elle, sans un mot, elle monta sur le radeau, cachant toute la peur qu’elle avait. Elles font des choses quelquefois, les femmes, ça vous tue. Toi, même dans une vie entière, tu ne serais pas capable un seul instant d’avoir cette légèreté qu’elles ont, elles, quelquefois. Elles dont légères de l’intérieur. De l’intérieur. page 149

C’est ça, ce que m’a enseigné le ventre de la mer. Que celui qui a vu la vérité en restera à jamais inconsolable. Et que n’est véritablement sauvé que celui qui n’a jamais été en péril. page 159

C’est la musique qui est difficile, voilà la vérité, c’est la musique qui est difficile à trouver, pour se dire ces choses, quand on est si proche l’un de l’autre, la musique et les gestes, pour dissoudre le chagrin, quand il n’y a vraiment plus rien à faire, la juste musique, pour que ce soit une danse, un peu, et non pas un arrachement, de partir, de se laisser glisser loin de l’autre, vers la vie et loin de la vie, étrange pendule de l’âme, salvateur et assassin, si on savait danser cette chose-là, elle ferait moins mal, et c’est pourquoi les amants, tous, cherchent cette musique, à ce moment-là, à l’intérieur des mots, sur la poussière des gestes ; et ils savent que, s’ils en avaient le courage, seul le silence pourrait être cette musique, musique exacte, un vaste silence amoureux, clairière de l’adieu, lac fatigué qui s’écoule enfin dans la paume d’une petite mélodie, connue depuis toujours, à chanter à mi-voix. page 181

…il faut toujours semer derrière soi un prétexte pour revenir, quand on part. On ne sait jamais. page 183

De Langlais, elle apprit que parmi toutes les vies possibles il faut en choisir une à laquelle s’ancrer, pour pouvoir contempler, sereinement, toutes les autres. page 188

Dire la mer. Dire la mer. Dire la mer. Pour que tout ne soit pas perdu, de ce qu’il y avait dans le geste de ce vieil homme, et parce qu’un petit bout de cette magie-là se promène peut-être encore à travers le temps, et quelque chose pourrait le retrouver , l’arrêter avant qu’il ne disparaisse à jamais. Dire la mer. Parce que c’est tout ce qu’il nous reste. page 281