Vingt-cinq poèmes pour dire et raconter le corps des hommes, leurs désirs, leur jouissance et leur solitude. Andrew McMillan les observe dans leur intimité, en famille ou encore dans des bars interlopes, et les croque avec justesse dans une langue parfois crue, souvent tendre. Une bouleversante ode au corps masculin qui porte un regard poétique sur l’homme moderne, sa sexualité et sa quête du bonheur.

Note de l’éditeur

Les hommes pleurent à la salle de sport

les hommes pleurent à la salle de sport
déclenchent le sèche-mains pour couvrir
le bruit de leurs sanglots, leurs cœurs sont devenus trop lourds
pour leurs torses, leurs torses sont devenus trop larges
pour leurs tee-shirts, ils s’habillent comme des gamins
qui auraient oublié d’apporter leur tenue pour l’entraînement
ils pleurent dans les toilettes
et puisqu’ils ont bâti leurs carrures
sur le modèle des statues cela doit vouloir dire que Dieu
est entré en eux ils sèchent
leurs visages comme on essore une serviette humide
au-dessus d’un lavabo, leurs veines sont sur le point
de sortir de leur lit le sang de se répandre
sur le carrelage
ils ont changé l’eau en milk-shakes protéinés
ils se sont approchés trop près des miroirs
ils se sont approchés trop près du verre
et maintenant ils gisent
dans les flaques troubles de leur propre visage
leurs rides ! alternant développé couché
et flexion des biceps regardant fixant
droit devant jurant que les larmes
sur leurs joues ne sont que de la sueur
que les paroles murmurées quand ils soulèvent la fonte
ne signifient rien qu’ils ne ressentent
rien quand leurs muscles se déchirent
qu’ils n’entendent pas
les milliers de petites fractures
nécessaire pour devenir plus forts.


Suffoquer

ne devrait-il pas toujours en être ainsi ?
étreindre un corps jusqu’à ce qu’il
se brise presque et puis se rendre
ayant regagné la confiance
dans la fragilité miraculeuse
de l’être
la nuit où j’ai failli mettre fin à notre histoire
ce sont tes sanglots qui m’ont fait reculer
nous nous sommes livrés l’un à l’autre
et le jour d’après ta main encore serrée
autour de mon cou je me suis rendu compte que je luttais
pour déglutir chaque gorgée de salive
était un effort j’ai pris conscience
de la mécanique de mon propre corps
pu ressentir des fragments de mon être
habituellement ignorés
avec ta main sur ma gorge
j’ai découvert le plaisir de posséder
des facultés jusque-là quasiment
jamais employées alors que j’étais déjà brisé
presque parti j’ai décidé
de tenir bon

Andrew McMillan : le corps des hommes, Grasset, pages 17, 37.