Itinéraire long et fruité, fait de larmes et de rires, de surprises, de pulpes et de baisers, itinéraire rouge d’enthousiasme, fait de générosités, de victoires et de défaites, itinéraires entre la mort et la vie, les secrets chuchotés, les vérités tues, puis dites puis proclamées, long voluptueux superbe regorgeant fruité itinéraire au-delà des mers au dessus des nuages à l’horizon de demain - il mène à l’Hotel Venus.

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J’ai expliqué que j’avais écrit un texte, que j’aurai voulu, avant de chercher un éditeur, le confronter à la réalité de Santiago, c’était pour cela que j’étais revenue. Le patriarche, qui m’a assuré avoir plus de cent ans, m’a prié de lire mon texte. « Mais il est en français. » « C’est égal, la musique passe dans toutes les langues. » J’ai commencé à lire. J’en étais à la troisième ligne lorsqu’il a empoigné une galleta et a commencé, doucement, à battre le rythme, bientôt suivi d’un autre membre de la famille. Je lisais, ils jouaient. De temps à autre le patriarche m’arrêtait : « Il faut que tu changes quelque chose, tu n’as plus le rythme. » Je changeais. Ils acceptaient ou refusaient. Nous avons ainsi relu et récrit le texte entier, deux fois, la première en arrêtant souvent, la deuxième presque plus. J’étais comme transportée. J’avais la sensation d’être reliée à l’univers, ma main était tenue par un force venue de la nuit des temps, du fond de l’Afrique et de la Caraïbe les plus authentiques, les poètes guidaient ma main, je n’avais qu’à prendre note. J’ai écrit et récrit huit jours et huit nuits durant, puis je suis rentée en Suisse, comme ivre, me suis jetée sur une machine à écrire, et j’ai tout mis au propre. J’ai appelé le texte Hôtel Venus. J’ai eu la chance de trouver un éditeur enthousiaste qui a aussitôt accepté de le publier, et il a paru. Ma chance s’est arrêtée là. Un livre (un roman, en fait) disant du bien de Cuba, ce ne pouvait être qu’un pamphlet politique à la solde de Moscou. La profession de foi d’une communiste : Je n’avais jamais été communiste, mais peu importait. Le blocus contre Cuba était en place, et bien en place. Personne n’a parlé d’Hôtel Venus, presque personne ne l’a acheté. Tant pis. Pour moi, Hôtel Venus reste l’acte littéraire tel que je l’avais imaginé dans l’absolu de l’enfance. Je m’étais fait une raison : c’était un rêve. Et puis, une fois, j’ai pu réaliser ce rêve. Il ne s’est pas vendu, mais de l’avoir fait, cela me suffisait. Après lui, j’avais pensé arrêter d’écrire, sachant que je ne ferais jamais mieux. Il a fallu plusieurs années, et l’insistance d’un éditeur clairvoyant pour que je me lance dans autre chose. J’ai alors commencé à écrire des romans. Je crois que sans l’expérience d’Hôtel Venus, sans mes amis yorubas qui ont en quelque sorte forcé mes résistances, je n’aurais jamais pu continuer à écrire - à l’époque, cela m’était d’ailleurs égal. Mais lorsque j’ai repris la plume, les pulsations des rythmes cubains étaient là, présentes. Elles m’accompagnent aujourd’hui encore, et j’essaie de m’en souvenir au moment où il faut donner du « punch » à un texte.

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