Vengeance, folie, pauvreté – ce recueil est une invitation au voyage dans les grands espaces sauvages de l’Amérique profonde et de ses rares habitants.Annie Proulx transporte son lecteur dans un milieu de petits chasseurs et de fermiers, et porte sur ses personnages, violents et mal dégrossis, un regard à la fois acide, amusé et moqueur. Et l’atmosphère y est bien sûr incomparable. L’auteur maîtrise de manière peu commune l’art de faire sentir les climats menaçants, les orages qui couvent et les rapports entre les personnages – faits de haine, de jalousies et de rancœurs…Dans la bouche des personnages ou dans la description de ces paysages somptueux, les mots se heurtent et jouent les uns contre les autres, donnant aux nouvelles un ton à la fois dépaysant et réjouissant.

Il se mit à mâchonner sa fine lèvre inférieure, guettant une bifurcation sur la gauche. C’était un homme osseux, au visage coloré, avec des yeux saillant de groseilles à maquereau, éteints et injectés de sang. Son crâne était dégarni sur le devant mais de longs cheveux roux pâles poussaient derrière ses oreilles, comme si son cuir chevelu avait chaque année glissé imperceptiblement vers l’arrière. Il arrivait que des femmes soient attirées par lui malgré ses épaules tombantes et la manière dont il se triturait le visage ou battait des rythme agaçants de ses doigts nerveux aux ongles rongés. Il se dégageait de lui une sorte de chaleur inquiétante, la chaleur de quelque pourrissement intérieur qui couvait comme le cœur d’un arbre frappé par la foudre, une détresse étouffée menaçant à tout moment de ressurgir et de s’enflammer.


On entendit cinq ou six « pocs » assourdis lorsqu’elle arracha les plumes à l’extrémité des ailes, plus difficile à ôter. « Voilà, c’est fait ». Les corps déplumés et vidés gisaient côte à côte, exhibant des cavités sombres entre leurs pattes rigides dressées en l’air. Noreen était appuyée contre l’évier et une lumière crépusculaire gris-tourterelle l’enveloppait comme la marée montante. Ses cheveux roux faisaient des boucles et une plume duveteuse flottait sur sa joue. Elle se mit à chantonner « j’veux pas sortir avec Cow Boy Joe ». On s’en fout de Cow Boy Joe, pensais-je, elle ferait mieux de s’occuper de moi.


A midi, elle le rappelle. la ligne gresille comme si la foudre avait frappe la ligne telephonique. Le moment est venu, pense t’il. Elle lui apprend qu’elle retourne en ville, avec son materiel de broderie, sa boite a couture, ses aquarelles de champignons sauvages et ses flacons de vitamines. Il peut garder le reste. Il connait la chanson, il a deja entendu ca : comment il l’a eloigne de ces amis citadins pour l’attirer dans un coin perdu ou des locaux hostiles et mutiques vegetent dans d’enormes mobil homes. Elle enumere ses defauts et ses vices, puis ajoute qu’elle ne rajeunit pas. Il a trouve ce qu’il cherchait, mais pas elle. De sa voix vibrante, elle s’appitoie sur son propre sort. Il est furieux, meme si ce qu’elle dit est juste.Lui, il est heureux au magasin, avec ses mouches faites sur mesure, ses canes a peche de collection, ses moulinets importes d’Angleterre et ses vieilles gravures de peche, et aussi ses livres de poesie chinoise. Il aime le confort douillet du magasin en hiver lorsque le poele projette des vagues de chaleur, l’eclat d’une barbe de plume de paon tombee au sol et aussi les boites empilees remplies de criniere d’orignal, d’ailes de dindons sauvages, de peaux de tete de lievre et de poil de grizzly. The March Down, la perte inexorable de son capital retraite, la fonte silencieuse de ses economies de meme que les poemes tristes et subtils sur le brouillard automnal, les feuilles emportees par le vent et les rivieres, ces poemes qui etouffent les dernieres etincelles de toute ambition personnelle…