Bedrich passe le gras du pouce sur la tranche des feuilles empilées sur le coin du bureau. Blanches, bises, quadrillées, de tailles diverses. Parfois, il en saisit une et en caresse la texture. En même temps, son regard se perd par la fenêtre qui lui fait face et il peut voir un morceau de ciel par-delà les toits des bâtiments. Il y a les paroles légères et mesurées de ceux qui travaillent et qui lui arrivent comme un bourdonnement dénué de sens. Une femme lève un instant les yeux vers lui et, avant que son front s’incline et qu’elle reprenne son ouvrage, il reçoit d’un coup l’éclat austère de son visage.

Il se lève et se met à déambuler dans la salle de dessin.

Pour l’essentiel, ce qu’il peut voir sur les tables s’apparente plutôt à des travaux d’architecte. Plans généraux de bâtiments, fragments et détails représentés sous différents angles, vues extérieures, coupes, volumes en perspective. Le dessin est toujours précis, guidé par des outils à l’exception de quelques croquis visiblement réalisés à main levée. (…) Heureusement, il y a quand même ici quelques architectes. Et d’un signe du menton, il désigne un homme debout, âgé d’une quarantaine d’années, penché sur une table, en appui sur ses bras. Devinant qu’on parle de lui, l’architecte relève le buste et adresse à Bedrich un regard complice. Peu après, Bedrich se retrouve à côté de lui et sans un mot ils se serrent la main. Devant le travail exposé sur la table, Bedrich reste silencieux. C’est le portail sud du ghetto, finit par dire l’architecte. Ils veulent y apporter des modifications. Quelque chose de plus sûr mais aussi de moins massif en apparence. Enfin, c’est ce qu’ils disent. L’architecte passe le tranchant de la main sur une partie de la feuille, comme pour la nettoyer d’une impureté. Ce n’est encore qu’une première esquisse, bien-sûr. Qu’est-ce que vous en dites ?


Le ghetto, permanence de la multitude. On ne sait pas à quel point, en se hissant dans les wagons qui vous transporteront jusqu’ici, disparaît pour de bon la possibilité de la solitude. On gagnera, en clique soumise, l’enceinte du ghetto. On en repartira au milieu des autres. On s’y nourrira après avoir progressé lentement le long d’interminables files d’attente, on y travaillera en essaims quelle que soit la besogne, aux mêmes heures de la journée, on y circulera encadrés, par sixaines, douzaines, vingtaines. On souffrira des fièvres dans les salles bondées des infirmeries. Il y aura le spectacle imposé à tous des châtiments collectifs ; sans parler des exécutions et des fosses communes.

Dans le dortoir s’attroupent aux mêmes instants les corps fatigués. Ce que le lieu pourrait autoriser de repliement, d’évasion intérieure, de pensée libre, est ici démenti par l’exiguïté des espaces et l’épuisement des hommes. C’est un amoncellement. Chacun s’y déploie avec la charge qui lui est singulière, affaires personnelles, bien sûr, mais aussi raclements, suintements, odeurs, légers vacarmes nocturnes.

Se coucher tôt, c’est se donner rendez-vous trop vite avec le jour qui suit et le réveil nauséeux de la conscience. Alors on préfère veiller. Ensemble, en cette assemblée resserrée et attentive à elle-même, disposée sur plusieurs niveaux, ceux du haut, ceux du bas, regroupée autour d’une unique bougie et de quelques paroles qui comptent ou qu’on n’entend qu’à peine, prononcés parfois dans une langue qu’on ne comprend pas ; ou bien dans cet écart tout relatif, le dos tourné, assis sur une caisse posée là au milieu du passage séparant les rangées du lits, les mains supportant le menton et par là, la tête tout entière, les yeux mi-clos, fixant je ne sais quoi qui serait posé au-delà des réalités visibles.

Antoine Choplin : Une forêt d’arbres creux, Editions Points, 2017, pages 18-20 et 25-26.