Lettres de jeunesse regroupe plusieurs lettres écrites par Antoine de Saint-Exupéry de 1923 à 1931 et adressées à son amie Renée de Saussine.

Café-Restaurant Lafayette (octobre 1926)

à Rinette [1]

Rinette me voici à Toulouse. Je garde de ces quelques jours à Paris un souvenir pauvre. Des visites, des courses, l’examen. Le déménagement de ma chambre d’hôtel. Le transport compliqué de malles trop lourdes pleines de livres et d’un tas d’objets extraordinaires dont je n’ai pas su me détacher. Une presse à gravures, un appareil à faire des cigarettes qui ne me serviront jamais mais dont j’ai eu soudain un irrésistible besoin. Et puis tout à coup quinze minutes vides avant le train. Quinze minutes creuses. Et cette fin d’après-midi où je restais en arrière de tout. Eusebio filait sur Fontainebleau, M… allait au cinéma, vous au concert. J’étais tout seul quai Malaquais près du téléphone qui était mort. J’avais mon chapeau et mon manteau et j’avais - de les garder dans un fauteuil - une grande sensation d’inconfort. Maintenant je viens enfin m’asseoir tranquillement auprès de vous. Ce que vous ne m’avez pas permis là-bas. et vous me reprochiez de ne pas faire la cour à des tas de gens dont je me moquais éperdument et qui me volaient votre présence - je sais mal préciser ma grande rancune. (…) Et je viens m’asseoir près de vous ce que sans doute vous ne me permettez pas non plus. Ce qui vous agace. Mais si vous saviez comme je m’en moque. Car je vous fabrique ce soir à mon gré et si vous saviez comme vous êtes gentille. Au fond ce sont les seules conversations que j’aie avec vous. Celles que j’invente en moi-même. Et vous êtes d’une patience. Et d’une intelligence : vous comprenez tout. Et moi je deviens bavard : ça c’est merveilleux. Quelle revanche je prends avec mon amie inventée. Car c’est peut-être parce que je vous invente que je tiens tellement à vous. Parfois pourtant vous cadrez avec votre image. En tout cas vous l’alimentez. Et votre après-midi de musique donne beaucoup de vie à cette amie que j’ai ce soir. Vous êtes un peu mêlée d’Offenbach. Vous avez la couleur des abat-jour. Ne vous plaignez pas. Ce n’est pas mal. Et puis cela ne vous regarde pas. Au fond je vous écris tout cela - qui est vrai - avec le plaisir de vous agacer. Une autre fois je serai triste. (…) C’est dommage que vous soyez capable de me faire parfois un peu de peine - et que je me protège si mal. Car votre image est ce soir très légère. Si j’écrivais des vers je dirais de bien jolies choses. Je dirais « votre image - à la ligne - pèse le poids d’une colombe… » Ça c’est ravissant. Et puis c’est aimable. Je ne sais pas si vous comprenez combien c’est ravissant. Cet oiseau envisagé comme quelque chose de pas durable. On fait « Pfff… » et on est libre. Malheureusement parfois c’est un pavé. Devant ma boîte aux lettres je fais bien « Pfff… ». Mais le pavé pèse tout de même. Voilà. Tant pis pour vous, cette lettre. D’ailleurs elle n’est pas adressée à vous. J’ai bien le droit de faire la conversation avec moi-même. J’ai un peu déballé mes valises, mais en trichant. Maintenant si vous vous attendez à ce que je vous dise la date de mon départ, le temps qu’il fait et le menu de mon dîner vous n’aurez rien. Je possède à St-Maurice un grand coffre. J’y engloutis depuis l’âge de sept ans mes projets de tragédie en cinq actes, les lettres que je reçois, mes photos. Tout ce que j’aime, pense et tout ce dont je veux me souvenir. Quelquefois j’étale tout pêle-mêle sur le parquet. Et à plat ventre je revois des tas de choses. Il n’y a que ce grand coffre qui ait de l’importance dans ma vie. Le reste, le temps qu’il fait, le menu des dîners, ce que je deviendrais je m’en fous. Je n’ai plus rien à dire à votre image…

Antoine

Antoine de Saint-Expéry : Lettres de jeunesse, Gallimard Folio, 1976, pages 59 à 63.

[1Rinette, c’est Renée de Saussine, amie de Saint-Exupéry

Vos témoignages

  • michelle foliot 2 avril 2013 14:35

    On peut y lire l’attachement à son amour de jeunesse qui lui a laissé rancunes, tristesse, souvenirs. De l’incompréhension naît parfois la détermination, celle d’un certain oubli, des meilleures choses, d’une re-naissance.