Au début de la nouvelle, un étudiant se trouve à l’aube, près d’un feu, avec deux femmes : Vassilissa et Loukeria. Il leur raconte l’épisode du reniement de Pierre lors de l’arrestation de Jésus au jardin des Oliviers.

(…) L’étudiant soupira et se plongea dans ses pensées. Souriant toujours, Vassilissa eut un sanglot soudain, de grosses larmes ruisselèrent le long de ses joues et elle se cacha le visage avec sa manche, comme honteuse de ses larmes, tandis que Loukeria, le regard encore fixé sur l’étudiant, rougit et son expression se fit grave, tendue, comme si elle réprimait une vive douleur. Les ouvriers s’en revenaient de la rivière et l’un d’eux, monté sur un cheval, était déjà parvenu tout près du feu, si bien qu’il était éclairé par la lumière tremblotante des flammes. L’étudiant souhaita une bonne nuit aux deux veuves et s’en alla. De nouveau, il se trouva au milieu des ténèbres et le froid lui mordit les mains. Un vent cruel soufflait, l’hiver revenait pour de bon et il était difficile de croire qu’on était deux jours avant Pâques. L’étudiant pensait à présent à Vassilissa : si elle avait pleuré, alors tout ce qui était arrivé à Pierre en cette horrible nuit avait quelque rapport avec elle…

Il regarda derrière lui. Le feu solitaire scintillait calmement dans l’obscurité et l’on n’y voyait déjà plus personne. L’étudiant pensa à nouveau que, si Vassilissa avait pleuré et que sa fille s’était troublée, alors, manifestement, ce qu’il venait de raconter et qui s’était produit dix-neuf siècles auparavant avait un rapport au présent, à chacune des deux femmes et, sans aucun doute dans ce village presque désert, était lié à lui-même, à toute l’humanité. Si la vieille femme avait pleuré, ce n’était pas à cause de son talent de conteur, mais parce qu’elle se sentait proche de Pierre et que tout son être était intéressé par ce qui se passait dans l’âme de Pierre. Soudain, il se sentit submergé par une vague de joie. Il s’arrêta même un instant pour reprendre haleine. Le passé, pensa-t-il, est lié au présent par une chaîne ininterrompue d’événements découlant les uns des autres. Il avait l’impression d’avoir vu les deux extrémités de cette chaîne : à peine en avait-il touché une, que l’autre avait tressailli. Et pendant qu’il traversait la rivière sur le bac, puis qu’il gravissait la colline, pendant qu’il contemplait son village natal et regardait vers l’ouest, où la mince bande d’un crépuscule pourpre et froid luisait encore à l’horizon, il pensait que la vérité et la beauté, qui réglaient la vie des hommes là-bas, dans le jardin des Oliviers et à la cour du grand prêtre, avaient persisté sans interruption jusqu’à aujourd’hui et, selon toute apparence, qu’elles avaient toujours été le plus important dans la vie des hommes et en ce monde d’une manière générale. Le sentiment de sa jeunesse, de sa santé, de sa force (il n’avait que vingt-deux ans) et l’espérance aussi douce qu’inexprimable du bonheur, d’un bonheur inconnu, secret, tout cela l’emplit peu à peu. Et la vie lui sembla exaltante, merveilleuse et pleine d’un sens sublime.

Anton Tchekhov : L’étudiant, in Les meilleures nouvelles d’Anton Tchekhov, Editions Rue Saint Ambroise, 2020, pages 280-281.