Strasbourg, le 7 avril 1970

Monsieur [1],

(…) Vous m’avez parlé de formalisme. En fait, la raison profonde d’un travail formel - et qui peut surprendre de prime abord - c’est que le personnage psychologique ne m’intéresse pas - pa plus d’ailleurs que le personnage “raisonnable” (ce qui me fait redouter presque autant Stanislavsky que Brecht). Chercher dans ce texte des personnages au sens traditionnel du terme - c’est-à-dire des combinaisons plus ou moins complexes de traits psychologiques définis, et pour lesquels il conviendrait de découvrir dans quelle mesure tel trait l’emporte sur tel autre, et comment tel trait s’allie à tel autre serait une gageure, et serait sans le moindre intérêt. (…) En fait, les personnes et les personnages m’apparaissent d’une tout autre manière. L’ensemble d’un individu et l’ensemble des individus me semblent tout constitués par différentes “puissances” qui s’affrontent ou se marient, et d’une part l’équilibre d’un individu, d’autre part les relations entre personnes sont constitués par les rapports entre ces puissances. Dans une personne, ou dans un personnage, c’est un peu comme si une force venant du dessus pesait sur une force venant du sol, le personnage se débattant entre deux, tantôt submergé par l’une, tantôt submergé par l’autre. On a donné parfois à l’une le nom de Destin, mais cela me paraît trop schématique - et trop facile ! Dans les rapports entre les personnes, c’est un peu comme deux bateaux posés chacun sur deux mers en tempête, et qui sont projetés l’un contre l’autre, le choc dépassant de loin la puissance des moteurs. Bien au-delà d’un caractère psychologique petit, changeant, informe, il me semble y avoir dans chaque être cet affrontement, ce poids plus ou moins lourd, qui modèle avec force et inévitablement une matière première fragile - et le personnage est ce qui en sort, plus ou moins rayonnant, plus ou moins torturé, mais de toute façon révolté, et encore et indéfiniment plongé dans une lutte qui le dépasse. Ceci pour tenter d’expliquer un travail apparemment formel - où je n’ai d’ailleurs pas le sentiment d’avoir exactement réussi ! - mais par lequel j’ai d’abord voulu fixer l’important - l’important étant telle position à tel moment, tel geste à tel endroit, tel regard à tel autre, compris ou non compris, mais imposé non pas par les personnages, mais les rapports qu’ils ont entre eux. (…)

Bernard-M. Koltès

Paris, mercredi 22 juin 1983

Ma petite maman,

Juste un petit mot au cas où tu n’arrives pas à me joindre par téléphone aujourd’hui : je tiens à ce que tu sois à Nanterre samedi [2] (…) Ne t’inquiète pas de la “tristesse” qu’à juste titre tu as devinée chez moi : c’est le prix que je paie lorsque j’écris, obligé que l’on est de remuer des choses qui, le reste de la vie, restent soigneusement enfouies. J’ai le sentiment de laisser, dans chaque pièce, dix ans d’âge et les espérances de dix vies… Peut-être est-ce pour cela que j’en écris si peu. (…) Bernard

[1lettre adressée à Hubert Gignoux, Théâtre National de Strasbourg

[2pour une reprise de la pièce Combat de Nègre et de chiens mise en scène Patrice Chéreau

Vos témoignages

  • michelle foliot 3 octobre 2012 21:39

    1) Pour écrire ses personnages, il se place dans le réel et non dans la fiction. Il les conçoit comme tout homme qui s’affronte à son milieu, avec des angoisses, des difficultés, des doutes, des espoirs. Ils sont dans un combat permanent de vie pour dire leurs conditions, leurs différences, leur époque, leurs aspirations.

    2) La lettre à sa mère, touchante, traduit une violence intérieure trop longtemps contenue. Le point ultime du non-dit est atteint jusqu’à l’explosion et rend les liens entre lui et sa mère aussi forts que fragiles.

    De la même manière que dans la vie, du choc frontal, de la rupture, vont naître des personnages sensibles, vulnérables, enthousiastes , révoltés.

    Son écriture engage nécessairement son auteur désireux d’approcher au plus près la vérité de sa condition humaine.